« Ecrire l’histoire » : le fécond anachronisme des mots du genre

Revue. Y a-t-il un sens pour un historien à employer le concept de « genre » ? Ce terme désormais bien connu est utilisé en sciences sociales pour souligner l’aspect culturel, et non biologique, des différences existant aujourd’hui entre les sexes. Importer cette grille de lecture en histoire pour l’appliquer au passé peut sembler hardi, mais peut aussi, peut-être, générer des anachronismes féconds. Fidèle à son ambition d’interroger comment est représenté le passé, la revue Ecrire l’histoire, fondée en 2008, investit la question du langage et les possibilités offertes par la « terminologie foisonnante » des études de genre, expliquent dans leur avant-propos Anaïs Albert, Patrick Farges et Florence Lotterie, qui ont dirigé ce numéro.

La notion d’homosexualité, répandue aujourd’hui, n’a guère de sens si l’on s’intéresse au Moyen Âge

Dans le premier article du dossier, le médiéviste Didier Lett souligne un problème fondamental dans l’usage du terme genre dans ses recherches. Le concept est apparu dans les années 1960 et n’est pas forcément pertinent pour parler des sociétés européennes d’avant le XVIIe. « Les périodes antérieures ne connaissent pas cette biologisation du social. » Au Moyen Âge, le découpage de la société se fait davantage sur la base clercs/laïcs.

« Usage historien »

S’appuyant sur les travaux de Thomas Laqueur, Didier Lett rappelle que ce n’est qu’avec l’essor de la modernité que l’opposition des sexes devient une façon prédominante de classer les personnes. Il croit néanmoins qu’un « usage historien » du concept de genre, « ce formidable outil », est possible. Il propose notamment de s’appuyer sur l’étude du vocabulaire lié au sexe et aux sexualités propre à la période étudiée. La notion d’homosexualité, répandue aujourd’hui, n’a guère de sens si l’on s’intéresse au Moyen Âge. Mieux vaut revenir au lexique de l’époque pour comprendre ce qu’il désigne et les relations qu’il recouvre.

Lire notre enquête : Article réservé à nos abonnés Le genre gagne en fluidité

Maxime Triquenaux, professeur de lettres modernes, se montre plus téméraire. Il plaide pour « l’anachronisme contrôlé » et revendique l’usage de la notion de « culture du viol » dans l’analyse de textes littéraires classiques. Il prend ici position contre Marc Hersant, spécialiste de la littérature du XVIIIe siècle, qui, dans un article dans la revue Transitions, expliquait que Valmont, personnage des Liaisons dangereuses, ne peut pas être considéré comme un violeur sur la base de sa « victoire » sur Madame de Tourvel, puisque dans la littérature de l’Ancien Régime « les rôles sexués sont fortement stéréotypés » entre hommes conquérants et femmes à conquérir.

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