« Edgar Morin, journal d’une vie » sur Arte : cent ans de résistance et d’insoumission

Edgar Morin, à La Seyne-sur-Mer (Var), en 2020.

ARTE – JEUDI 8 JUILLET À 23 H 55 – DOCUMENTAIRE

Edgar Morin, légende du siècle ? Peut-être bien. Et pas seulement parce que Arte diffuse ce portrait, croisant archives et entretiens, cent ans jour pour jour après la naissance d’Edgar Nahoum, à Paris, le 8 juillet 1921.

Sagement composé selon les étapes d’une biographie rythmée par des publications dont on mesure à quel point elles saisissent précocement les enjeux les plus contemporains – du cinéma vérité avec Jean Rouch, dès 1961, de la fabrication des stars (1957), ou de la culture de masse (1962), à la question de l’écologie ou de la sociobiologie –, ce Journal d’une vie, réalisé par Jean-Michel Djian, rappelle que l’esprit de résistance et d’insoumission est là d’une réjouissante fécondité.

Le pseudonyme « Morin » appartient au temps de la Résistance, quand, en 1942, le jeune homme qui emprunte son identité clandestine à Magnin, personnage de L’Espoir (1937), de Malraux, qui fait, comme lui, le choix de l’action, ne corrige pas la version fautive qu’en donne une camarade de lutte. Après tout, le nom n’est qu’un marqueur de l’identité. Sans la résumer ni la contenir.

Celui qui, adolescent, se composa en autodidacte une culture mixant la veine littéraire et une curiosité scientifique d’un éclectisme rare avait déjà conscience que si sa matrice était méditerranéenne, puisqu’il est issu d’une lignée de Séfarades perpétuellement déplacée jusqu’à Salonique avant l’arrivée en France, sa patrie était l’école républicaine. Avec les mille nuances qu’un esprit vif et curieux y repère, comme il le fera à l’université, cumulant l’étude de la philosophie et de l’histoire, du droit et de la science politique.

Penseur étranger aux orthodoxies

Cette boulimie est juste la manifestation d’une soif de sens, d’une quête du réel qui ne se démentira plus. Car Edgar Morin interroge le monde sans jamais vouloir l’assujettir au confort factice de la norme. Fuyant les chapelles et brouillant les pistes à force de multiplier les chantiers pionniers. Animé par le souci du bien commun, Morin a l’insolente liberté du penseur étranger aux orthodoxies.

Evoquant, quand paraît L’Ethique (2004), ultime volet de la monumentale exposition de La Méthode (1977), la célébration d’une performance sans égale – au terme de trente ans d’élaboration –, l’essayiste s’amuse du critère retenu, celui de l’exploit, qui évacue presque le fond. On cite Morin plus qu’on ne le lit, on le célèbre sans réellement s’attacher à tirer profit de sa lucidité comme de sa sagacité. Plébiscité désormais, l’homme est une caution flatteuse. Mais la pensée complexe qu’il propose mérite mieux que les caricatures proposées par ceux qui ne l’ont pas lu.

Lui qui n’a eu de cesse de relier les savoirs, de les confronter, sans craindre d’exploiter les contradictions pour frayer des chemins inédits où la pensée se ressource, a conservé la malice du braconnier, l’astuce du passeur en contrebande, voleur de feu d’un lyrisme enchanteur. A des années-lumière des mandarins qui l’ont tenu à distance, tant son refus de l’académisme les dérangeait. Chantre de la complexité qui dénonce l’unidimensionnel, la réduction, la mutilation qui « vient quand on dénie toute réalité et tout sens à ce qu’on a éliminé… », champion d’une convivialité qui retrouve la générosité des festins, le sociologue se délecte de l’harmonie des contraires comme de ce réel que jamais l’esprit ne pourra totalement saisir.

Edgar Morin, journal d’une vie,documentaire de Jean-Michel Djian (2021, Fr., 54 min). Sur Arte.tv jusqu’au 5 septembre.

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