« Editer et traduire », de Roger Chartier : enquête sur la pluralité des textes

« Dom Juan », gravure  de Maleuvre (XVIIIe siècle).

« Editer et traduire. Mobilité et matérialité des textes (XVIe-XVIIIe siècle) », de Roger Chartier, EHESS/Gallimard/Seuil, « Hautes études », 300 p., 24 €, numérique 17 €.

En 1827, les Français purent assister à une représentation d’Hamlet donnée par une troupe anglaise au théâtre de l’Odéon. Voltaire, à la suite de son séjour en Angleterre dans les années 1720, avait le premier reconnu le génie de Shakespeare, non sans de fortes réserves toutefois à l’égard de pièces au génie « plein de force et de fécondité » mais gâché par toutes sortes de vulgarités. Dans l’une des Lettres philosophiques (1734), il traduisit ainsi le début du monologue du prince de Danemark contemplant le crâne du bouffon Yorick : « Demeure, il faut choisir, et passer à l’instant/De la vie à la mort, ou de l’être au néant. » Difficile, on le voit, de restituer la densité de l’anglais « To be or not to be, that is the question. » Voltaire s’y essaya une seconde fois en 1761 par une formule plus frappée : « Etre ou n’être pas, c’est là la question. »

A l’issue de multiples interventions

La traduction d’un seul vers illustre parfaitement cette mobilité des textes à laquelle Roger Chartier*, professeur au Collège de France entre 2006 et 2016, s’attache en historien de l’édition et de la lecture dans Editer et traduire. Car une œuvre littéraire n’existe jamais tel un objet pur, indépendamment des supports multiples qui en permettent la diffusion. Rendue accessible sous forme de textes, autrement dit d’éditions et de traductions, elle nous parvient à l’issue de multiples interventions – copies manuscrites, censures, impressions, illustrations, adaptations… – qui engagent à chaque fois la valeur que nous lui attribuons.

Prolongement d’une réflexion qui avait trouvé son aboutissement dans un magnifique essai (Cardenio entre Cervantès et Shakespeare. Histoire d’une pièce perdue, Gallimard, 2011) sur une œuvre représentée en 1613, à l’attribution incertaine, et dont le texte nous manque irrémédiablement, Editer et traduire prouve que l’histoire ne se limite pas à établir des faits indiscutables, mais soulève par elle-même d’importants enjeux sur l’interprétation des œuvres. Là où, dans Sur Racine (Seuil, 1963), Roland Barthes limitait cette discipline à la fois auxiliaire et concurrente à décrire les institutions littéraires, les mentalités ou la réception, réservant l’étude de l’œuvre à la théorie, Roger Chartier montre qu’en s’attachant à la matérialité de la culture écrite, on accède aussi au cœur des textes.

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