« Effacer l’historique », sur Canal+ : trois « gilets jaunes » en guerre contre l’intelligence artificielle

Denis Podalydès et Corinne Masiero dans « Effacer l’historique », de Benoît Delépine et Gustave Kervern.

CANAL+ – JEUDI 10 JUIN À 21 H 10 – FILM

Contempteurs de la stupidité systémique, peintres de la misère techno-mentale contemporaine, apôtres d’un anarcho-surréalisme vigoureux, Benoît Delépine et Gustave Kervern, partant en guerre contre l’intelligence artificielle, réunissent trois spécimens d’un lotissement des Hauts-de-France ayant maille à partir avec ladite réalité. Ils se sont connus de fraîche date, sur un rond-point où ils partageaient l’habit jaune, la canette de bière et leur commune solitude. Ça crée des liens.

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Marie (Blanche Gardin) – divorcée, alcoolique, dépressive – est victime d’un chantage à la sextape par un étudiant en business school, suivi aux confins d’une nuit d’ivresse. Christine (Corinne Masiero), chauffeur VTC, grande gueule et ex-addict aux séries, enrage de voir la note que lui attribuent ses clients stagner lamentablement et grever sa nouvelle carrière. Bertrand (Denis Podalydès), serrurier aux abois et à perruque rousse, est une proie naïve des mirages du Net, comme sa fille, victime de harcèlement numérique sur Facebook.

Mousquetaires en mission

La conjonction de ces trois destins donne l’occasion de lister avec humour les maux d’un nouveau monde, le nôtre, reclus, atomisé, infantilisé, où l’homme n’aurait d’autre choix que de se rendre à la machine et au système qui la programme.

Les trois mousquetaires vont partir en guerre, rien moins, contre les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon). Chacun se charge d’une mission susceptible de résoudre son problème particulier. Tandis que Marie prend l’avion pour San Francisco, réclamant une « sextape des Hauts-de-France » au seuil d’un hangar mieux gardé que le Pentagone, Christine va demander des comptes à qui de droit sur la raison de sa stagnation, et Bertrand, censé se rendre en Irlande, s’envole vers La Réunion pour se déclarer à « Miranda », dont la voix le tient sous son charme depuis des mois.

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Heures d’attente au répondeur, extorsion des données personnelles, intrusion dans la vie privée, surveillance permanente, arnaques légales exponentielles, prolifération ubuesque des mots de passe, notation généralisée des produits et des hommes… On sait, depuis l’invention de la comédie, depuis Chaplin jusqu’à Tati en passant par Capra, la viscérale sympathie que peut procurer le combat incessamment perdu, même quand il est symboliquement gagné, des misérables contre les puissants.

L’œuvre entière de la créature bicéphale Delépine-Kervern est centrée autour de cet axe, avec un faible marqué pour le geste dadaïste. Marchant pour le coup incessamment sur le fil de la satire, avec les risques qu’elle implique : se moquer ici facilement des pauvres hères, exagérer là les maux d’un système dont on taira les bienfaits. Mais, sous la transfiguration carnavalesque et la folie expressive, affleure en permanence un humanisme profond, vital, qui nous emporte.

Effacer l’historique, film de Benoît Delépine et Gustave Kervern (Fr., 2020, 106 min). Avec Blanche Gardin, Denis Podalydès, Corinne Masiero, Bouli Lanners. Disponible sur MyCanal jusqu’au 30 juillet.