Elections en Allemagne : l’Europe en suspens

Editorial du « Monde ». Qui dirigera la quatrième puissance économique mondiale et la première en Europe ? Qui succédera à Angela Merkel, après ses seize années passées au pouvoir ? Si les résultats des élections législatives allemandes du dimanche 26 septembre ne permettent pas dans l’immédiat de répondre à ces questions, la direction politique qu’ils indiquent n’en est pas moins claire.

Tandis que les chrétiens-démocrates de la CDU-CSU emmenés par Armin Laschet, et non plus par Angela Merkel, enregistrent la plus retentissante défaite de leur histoire en perdant neuf points de pourcentage des voix par rapport à 2017, les sociaux-démocrates conduits par le modéré Olaf Scholz en gagnent plus de cinq. Dans une dynamique en faveur de la gauche – les Verts (14,8 %) obtiennent le meilleur score de leur histoire –, la première place obtenue par le SPD met un terme au déclin continu qui l’affectait depuis les années Schröder, chancelier de 1998 à 2005. Le parti de M. Scholz devrait logiquement conduire la prochaine coalition.

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Ce scénario n’est pourtant pas écrit. Si les deux partis qui dominent la vie politique allemande depuis l’après-guerre résistent mieux que leurs homologues des pays voisins, ils ne sont plus en mesure de gouverner seuls ni même à deux dans une « grande coalition », comme dans la période récente. Ainsi que dans d’autres pays européens, l’éparpillement des voix secoue le système politique allemand. Il impose une coalition à trois, formule déjà éprouvée au niveau des Länder, mais jamais à l’échelle fédérale.

L’Afd sanctionné

L’alliance entre SPD, Verts et libéraux du FDP apparaît la plus logique. Mais les négociations avec ces derniers, plus proches des positions de la CDU et désormais faiseurs de rois, s’annoncent âpres. D’autant que les chrétiens-démocrates revendiquent eux aussi le pouvoir et vont tenter de construire une autre coalition, également avec les Verts et les libéraux.

Si le résultat final du vote de dimanche apparaît incertain, celui-ci envoie deux messages clairs. D’une part, les Allemands ont voté au centre, se portant en majorité sur des partis aux programmes modérés et sanctionnant à la fois l’AfD (extrême droite) et Die Linke (gauche radicale). L’usure des partis au pouvoir n’engendre pas de vote protestataire ou populiste.

L’absence de toute controverse électorale sur l’immigration dans un pays qui a largement ouvert ses portes aux réfugiés en 2015, l’accent mis dans les débats sur la question de la transition climatique et sur celle du salaire minimum sont des exemples à méditer pour une France menacée par une campagne présidentielle dominée par les thèmes identitaires.

Et si la question européenne n’a guère passionné les foules, il est satisfaisant de constater que les quatre premiers partis allemands par les suffrages – SPD, CSU, Verts et FDP – sont tous favorables au renforcement de l’intégration européenne. A cet égard, le risque d’une longue période d’incertitude postélectorale en Allemagne – la dernière transition, en 2017, avait duré cent soixante-douze jours – ne peut qu’inquiéter.

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Alors que l’Allemagne doit sortir du flou de la période Merkel sur ses responsabilités géopolitiques, alors que l’Union européenne fait face à des choix cruciaux tant en matière de souveraineté que de transition climatique et de migrations, l’instabilité, voire une paralysie du pouvoir, de trop longue durée à Berlin n’est dans l’intérêt de personne. Et certainement pas de la France, qui doit assurer pour six mois la présidence tournante de l’Union à partir du 1er janvier 2022 et va se trouver elle-même en pleine spirale électorale.

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Le Monde