Elisabeth Roudinesco : « Naître humain, devenir humain : passages et frontières »

L’historienne Elisabeth Roudinesco, à Paris, en 2014.

Contribution. En 1930, dans un ouvrage célèbre (Malaise dans la civilisation), Freud lance une sentence qui aura un fort retentissement : « L’homme qui le premier jeta une insulte à la tête de son ennemi, et non une lance, cet homme-là fut le véritable fondateur de la civilisation. » Par ces mots, il entendait définir ce qui, à ses yeux, fondait le devenir humain de l’homme : renoncer, sinon à la pulsion de mort, du moins à la mettre en acte par le meurtre, au prix d’ailleurs d’avoir le droit d’injurier son prochain. Et c’est la raison pour laquelle il resta toute sa vie un partisan inconditionnel de l’abolition de la peine de mort : aucun être humain ne peut accepter la légalisation de la pulsion de mort. Et, dans le même texte, il ajoutait que le premier homme à avoir renoncé au plaisir d’uriner sur une flamme était aussi le héros d’une conquête de la civilisation – la maîtrise du feu –, puisqu’il donnait à la femme les moyens d’entretenir un foyer. Certes, aujour­d’hui, la division des sexes ne repose plus sur de telles assignations de rôle.

Et c’est pourquoi, au lieu de décliner à l’infini la fameuse phrase de Simone de Beauvoir – on ne naît pas ceci ou cela, on le devient –, je préfère souligner que l’on naît humain et qu’on le devient, que l’on soit femme ou homme, ou que l’on soit, ensuite, par choix, homosexuel, bisexuel, transgenre ou tout à la fois. On ne doit pas opposer le sexe (inné) au genre (construit), ni le genre au sexe. L’universel n’est rien sans la différence, et réciproquement. Et de même, la « race » n’existe pas dans le monde humain, mais seulement des différences de pigmentation. Personne ne doit être racialisé ou racisé. Etre humain, c’est être déterminé à la fois par un ancrage biologique, par une vie en société et par une structure psychique. Naître humain, cela veut dire aussi que l’on ne naît pas non humain et qu’on ne le devient pas. Nous ne sommes pas des animaux, même si nous appartenons au règne animal, contrairement à ce qu’affirment certains animalistes qui croient que l’on pourrait franchir la barrière des espèces en instaurant des mariages légaux entre humains et non-humains.

La loi ne suffit pas toujours

En réalité, c’est parce que nous faisons partie du vaste univers du vivant, avec des césures, des frontières et des passages, que nous devons, comme êtres humains, nous soucier des souffrances endurées par les non-humains. Tout nous différencie de l’animalité : le langage, la culture, la pensée scientifique. Mais tout nous en rapproche, comme en témoignent les cultures qui incluent l’animalité dans leurs représentations du monde.

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