« Elle était une fois », de Yaël Neeman : le feuilleton littéraire de Camille Laurens

« Elle était une fois » (Haya Hayta), de Yaël Neeman, traduit de l’hébreu par Rosie Pinhas-Delpuech et Laurence Sendrowicz, Actes Sud, 304 p., 22,50 €, numérique 17 €.

LE VENT SUR LA MER

Nous sommes nombreux à abriter en nous quelques plans fixes ou animés qui nous hantent sans que nous sachions pourquoi. Les peintres en font des séries, les dormeurs des rêves ou des cauchemars. Yaël Neeman en a fait un livre. L’image initiale n’a pourtant rien d’exceptionnel. L’écrivaine, de passage chez une amie à Tel-Aviv au début des années 1990, a aperçu Pazith, une voisine, dans l’embrasure d’une porte, cigarette aux lèvres. Son « rire en cascade » surtout l’a marquée. Elle l’a à peine revue par la suite, mais quand elle a appris qu’elle était morte d’un cancer en 2002, elle s’est mise à interroger tous les gens qui l’avaient connue afin de reconstituer cette vie passée presque inaperçue. L’enquête que nous lisons à travers les interviews de ses proches semble d’autant plus difficile que Pazith s’est en quelque sorte auto-effacée : elle a fait don de son corps à la science, a découpé sa tête sur toutes les photos d’elle, a même gommé les notes prises dans la marge de ses livres. Sans descendance ni lien amoureux, « elle a distribué (…) tout ce qu’elle possédait et n’a rien laissé ».

Cette vocation à la disparition lui venait-elle de son enfance ? Fille unique de survivants de la Shoah, elle semblait n’être qu’« un appendice » de ses parents, des Polonais durs, massifs et emmurés dans leur passé. « Elle n’existait pas. Elle était transparente », témoigne une cousine éloignée. Un premier portrait d’elle, « petite et grassouillette », est fait par Sarah, une amie d’école. Puis c’est la traductrice brillante mais « difficile » qui est évoquée par ceux qui l’ont connue. A mesure que les fragments de cette biographie chorale s’assemblent, des contradictions apparaissent. Ainsi, certains se souviennent de Pazith comme d’une femme « incapable de recevoir ou de donner » tandis que d’autres se rappellent sa capacité d’intimité et d’amour. « Elle t’attirait et te repoussait sans arrêt. » Suicidaire mais titulaire très jeune d’une assurance-vie, « elle planifiait simultanément sa fin proche et sa vieillesse lointaine », explique Nitza, sa condisciple au lycée. Tous les témoins évoquent son rire « incongru » et « ensorcelant » à la fois, dont ils font le signe sonore de sa « maladie mentale ». « Ce n’était pas un rire », confie Aliza. « C’était autre chose », comme « un animal » autonome et fou.

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