« Em », de Kim Thuy : le feuilleton littéraire de Camille Laurens

« Em », de Kim Thuy, Liana Levi, 160 p., 15 €, numérique 12 €.

L’ENDROIT ET L’ENVERS

Une œuvre inédite de l’artiste canadien Louis Boudreault figure en couverture du nouveau roman de Kim Thuy, Em, paru en 2020 au Québec et publié en France, comme les précédents, par les éditions Liana Levi. Il ne s’agit pas d’une simple illustration mais d’un travail en commun, l’artiste ayant réalisé son dessin, selon le souhait de l’écrivaine, après la lecture de son texte. L’œuvre brodée représente un carton d’où sortent des fils qui s’emmêlent et s’effilochent dans différentes directions. Elle renvoie à l’une des images les plus fortes du roman, elle-même inspirée, ainsi que l’a confié Kim Thuy, d’une célèbre photographie réalisée à Saïgon en 1973 par le reporter Chick Harrity. On y voit un bébé recroquevillé dans un carton posé sur un trottoir et, à ses côtés, un jeune garçon endormi qui lui tient la main.

Au cœur du roman vivent, survivent ou meurent ainsi quelques-uns des milliers d’orphelins abandonnés dans les rues, « enfants aux cheveux pâles ou crépus, aux yeux ronds et aux cils longs, à la peau foncée ou avec des taches de rousseur », nés au Vietnam de pères français ou américains. Ces orphelins métis, Tam, Louis, Em Hong et d’autres, sont allaités ou élevés par des mères de fortune « au hasard des circonstances et des sentiments. L’un adopte l’autre en saisissant la main tendue pour se relever d’une chute. On devient tante, nièce, cousin en partageant un point d’eau, un coin de ruelle, un pied de mur ». Le titre du roman célèbre cette « famille éphémère » : le mot « em », en vietnamien, désigne en effet un lien de tendresse et d’affection envers un être plus jeune ou plus faible, mais l’écrivaine francophone souligne aussi l’homonymie avec l’impératif « aime ». Son roman, exempt de toute rancœur, est placé entièrement sous cette injonction inscrite en ouverture : « Aime. Aimons. Aimez. »

De fait, Kim Thuy ne sombre jamais ni dans la colère ni dans le désespoir pour raconter l’horreur qu’a connue son pays natal. « Les Américains parlent de “guerre du Vietnam”, les Vietnamiens, de “guerre américaine”. Dans cette différence se trouve peut-être la cause de la guerre », note-t-elle posément. Elle en est pourtant l’une des victimes puisque, née en 1968, elle l’a vécue de l’intérieur et a fait partie des boat-people qui ont émigré dans les années suivant la chute de Saïgon en avril 1975. Son premier roman, Ru (Liana Levi, 2010), succès international traduit en plus de vingt-cinq langues, racontait déjà en partie son histoire et celle d’un conflit encore peu présent dans la littérature, dont certains aspects sont restés longtemps tabous.

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