Emma Dante, papesse sicilienne, redonne un élan au Festival d’Avignon

Emma Dante le 11 juillet 2017.

Viva Emma ! Avignon s’est levé comme un seul homme, ou plutôt comme une seule femme, pour acclamer la Dante, vendredi 16 juillet, et ses deux créations, Misericordia et Pupo di Zucchero. C’est elle, papesse sicilienne et hérétique, qu’il fallait pour redonner un élan d’enthousiasme à un Festival un peu assommé par les déceptions accumulées dans les premiers jours, et par un contexte sanitaire toujours fragile.

A 54 ans, l’artiste palermitaine est dans une forme artistique éblouissante, elle dont le travail a toujours été aussi passionnant qu’inégal. Elle offre avec ces deux nouveaux spectacles une quintessence de son art unique, où s’épousent les traditions les plus archaïques de sa Sicile natale et une modernité du regard. Et c’est d’autant plus éclatant que les deux créations sont très différentes.

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La première, Misericordia, s’inscrit dans la veine la plus sociale d’Emma Dante. Elle commence avec le cliquetis des aiguilles à tricoter, dans la maison misérable où vivent Bettina, Nuzza et Anna, en compagnie d’Arturo, un enfant retardé qu’elles ont pris sous leur aile, après la mort de leur amie Lucia, qui a succombé sous les coups du père de l’enfant. Arturo ne parle pas, il tourne et tourne sur lui-même, innocent et joyeux.

Ses trois mères ne sont pas des saintes, elles qui sont des championnes du crêpage de chignon et vendent leur corps pour pouvoir survivre, dans la misère noire des rues de Palerme. Mais elles sont animées par une vitalité irrésistible, qui est aussi celle du spectacle, où la poésie brute, viscérale d’Emma Dante fait des miracles. Il n’est pas question ici de montrer de manière naturaliste la misère, le handicap et la violence ancestrale à l’égard des femmes.

Un univers où grand cœur et grande gueule vont ensemble

Emma Dante s’inscrit dans la tradition du néoréalisme italien avec une forme purement théâtrale, où le corps est roi, où l’énergie au plateau fait des étincelles, et où le langage rugueux d’un italien mâtiné de dialecte raconte la vie autant que ce qui est dit. Les chansons siciliennes, les magnifiques lumières en clair-obscur de Cristian Zucaro, les costumes et les objets aux couleurs vives souvent trouvés dans les poubelles de Palerme : tout fait signe, sans qu’il soit besoin d’en rajouter.

Ce langage taillé dans le vif d’un univers où grand cœur et grande gueule vont ensemble, les trois actrices, Italia Carroccio, Manuela Lo Sicco et Leonarda Saffi, le parlent comme elles le respirent. Quant à Arturo, il est interprété avec tout le décalage requis par le danseur Simone Zambelli, qui en fait un Pinocchio dégingandé et désarticulé, à qui l’amour fera faire de sacrés progrès sur le chemin de la vraie vie.

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