En 1991, la fureur metal fit vaciller l’URSS

Par Benoît Vitkine

Publié aujourd’hui à 01h57

Par centaines, par milliers, ils se déversent des stations de métro et de bus environnantes, foule hurlante qui exulte et tangue comme dans un pogo géant. Sur les rares images qui ont immortalisé leur arrivée à ce concert de légende, on les voit, une marée de vestes en jean, de blousons de cuir, de bandanas gauchement noués, de visages déformés par l’excitation.

S’y ajoutent des bouteilles d’alcool exhibées comme des trophées, des majeurs adressés à la caméra, des regards moqueurs vers des policiers qui tentent de canaliser le flux. Qui pouvait imaginer que Moscou comptât autant de chevelus ? Les métallistes, comme on désigne en Russie les métalleux, sont plus habitués à raser les murs de leurs cités-­dortoirs, dans cette Union soviétique (URSS) qui n’a pas encore tout à fait dit ses derniers mots.

Dès la matinée du 28 septembre 1991, la foule a afflué vers le terrain de l’immense aérodrome de Touchino, en banlieue de Moscou. Parmi elle, les plus enthousiastes ou ceux qui n’avaient nulle part où aller à la descente du train ont dormi là, dans l’herbe ou sur les pistes d’atterrissage. Ils arrivent de toute l’URSS, jeunes adultes ou ados rebelles aux visages parfois si enfantins, mélomanes ou simples curieux, tous attirés par le souffle d’un événement hors du commun. Les braseros sont encore fumants, dans le matin froid. Les bouteilles tournent pour réchauffer les corps et les âmes. On se soulage dans l’herbe – les organisateurs ont pensé à l’essentiel, le son et la scène, et pas à l’accessoire, les toilettes.

Ce 28 septembre 1991, sur l’aérodrome de Touchino, le public était majoritairement composé de jeunes fans de rock.

Combien seront-ils, au final ? Six cent mille ? Un million ? Un million six cent mille, diront certains membres du groupe californien Metallica, évoquant le meilleur concert de leur vie. Trente ans après l’événement, aucun chiffre ne fait encore consensus. Une chose est sûre : l’Union soviétique n’avait jamais connu telle bacchanale sur fond de hard rock et de metal.

Les spectateurs ne le savent pas encore, mais ils sont en train de vivre un moment d’histoire. Il y a du monde, bien sûr, un chiffre jamais atteint pour le pays et qui vient titiller les records mondiaux. Il y a les artistes, ces noms que l’on n’aurait jamais imaginé voir débarquer sur la planète communisme : Pantera, The Black Crowes, Metallica, AC/DC… Quelques années plus tôt, le rock était tout bonnement interdit ; et voilà que ses représentants les plus énervés sont accueillis comme des idoles.

Un tournant historique

Mais il y a surtout le contexte, ce formidable carambolage de l’histoire que constitue l’année 1991, celle de l’écroulement de l’URSS. Un mois plus tôt, les membres les plus radicaux du Parti communiste et du KGB ont tenté d’enrayer cet effondrement, terrifiés par le délitement des républiques et ce qu’ils considèrent comme la mollesse de celui qui sera le dernier président de l’Union soviétique : Mikhaïl Gorbatchev. Le 18 août, ils ont tenté un putsch : des divisions d’élite ont été amenées à Moscou, Gorbatchev, alors en vacances en Crimée, est déclaré inapte pour cause de maladie. Les télévisions, après avoir annoncé la nouvelle, se sont contentées de diffuser Le Lac des cygnes.

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