« En 2018, Mme Nyssen a déclaré que Bertrand Cantat a le droit de “vivre sa vie” d’artiste. En disant le contraire, Mme Bachelot s’assoit sur le droit »

Roselyne Bachelot a la formule cash, même devant une question périlleuse. Lors de la « Matinale » de France Inter, le 18 octobre, en confiant son « regret » de voir le Théâtre de la Colline, à Paris, proposer un spectacle dont la musique est signée Bertrand Cantat, elle sait qu’elle relance une polémique mille fois creusée depuis dix ans.

Deux camps s’affrontent à nouveau, dont la ligne de partage est moins politique que générationnelle : les plus âgés campent sur le droit, les jeunes sur leur idée de la justice. Les gardiens de la loi, les avocats Henri Leclerc et Marie Dosé par exemple, répètent que Bertrand Cantat, condamné non pour meurtre ou assassinat mais pour avoir porté des « coups mortels » sur l’actrice Marie Trintignant, en 2003, a purgé sa peine ; sa libération conditionnelle en 2007 est devenue totale en 2010. Il peut dès lors travailler, comme tout citoyen. Il est libre de composer une musique pour la pièce Mère, écrite et mise en scène par Wajdi Mouawad, qui commence le 19 novembre à La Colline. Et le public est libre d’y assister ou pas.

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D’autres, au contraire, les proches de Marie Trintignant et des mouvements féministes en tête, voient en Cantat, de par sa notoriété, un symbole qui, par décence, devrait s’abstenir de donner des concerts – une forme de célébration –, s’imposer la discrétion, voire le silence perpétuel.

Primauté de la création

A sa libération, Bertrand Cantat préfère ressortir son habit de rockstar, malgré des indignations. Tout change en 2017 avec la déflagration Harvey Weinstein, qui donne naissance au mouvement #metoo. Le chanteur devient un symbole des violences faites aux femmes. Des concerts sont annulés, d’autres perturbés par des manifestants. Ce dernier se victimise, lâche cette phrase à ses opposants : « Il n’y a aucune limite à quel point je vous emmerde. » Le suicide, en 2010, de son épouse et des accusations de violences, classées sans suite par la justice, obscurcissent un peu plus le personnage.

En 2018, la ministre de la culture, Françoise Nyssen, déclare pourtant que Cantat a le droit de « vivre sa vie » d’artiste. Cette dernière s’inscrit dans la ligne du ministère depuis quarante ans : la primauté de la création dans le cadre de la loi. En disant le contraire, Roselyne Bachelot, outre qu’elle s’assoit sur le droit, impose un changement de doctrine dans le quinquennat d’Emmanuel Macron. La rupture est d’autant plus forte que le musicien ne sera pas présent sur la scène de La Colline. Sa disparition comme créateur est donc posée. Plus largement, les lieux publics sont invités à l’autocensure pour éviter les sujets qui fâchent.

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