« En ciblant Marine Le Pen, Emmanuel Macron fait courir un risque à la démocratie »

Alexis Lévrier est historien du journalisme, maître de conférences à l’université de Reims. Il vient de publier Jupiter et Mercure. Le pouvoir présidentiel face à la presse (Les Petits Matins, 384 pages, 20 euros).

En quoi la relation d’Emmanuel Macron avec la presse est-elle différente de celle de ses prédécesseurs ?

Emmanuel Macron s’est construit contre François Hollande, qui vivait dans une grande proximité avec les journalistes. Il a vu de l’intérieur les limites de ce fonctionnement et a voulu faire l’inverse. Revendiquant un retour aux origines de la Ve République, il s’inscrit dans une histoire monarchique qui inclut aussi bien Napoléon que le général de Gaulle. Mais c’est François Mitterrand, son véritable modèle : le monarque républicain. Sa volonté est de maîtriser le temps médiatique et d’instaurer une « saine distance » avec les médias.

Face à la presse, il semble osciller entre une forme de mépris et une volonté de maîtrise. Est-ce une autre variante du « en même temps » ?

Ce « en même temps »-là est propre à l’histoire de la presse française. Si l’on remonte aux origines du journalisme, elle est perçue à la fois comme une menace et un outil. Du point de vue du pouvoir, elle reste un formidable moyen de communication qu’il faut contrôler. Chez Emmanuel Macron, ce virage est visible à l’égard de la presse people. Dans un premier temps, il a critiqué son épouse qui avait accordé un entretien à Paris Match, en avril 2016,
avant de faire volte-face. Il se comporte alors comme le général de Gaulle quand, fin 1954, il fait venir des journalistes de Paris Match à sa demeure de La Boisserie, à Colombey-les-Deux-Eglises. De Gaulle entame sa traversée du désert avec l’idée d’imposer un régime présidentiel à son retour. Contre son tempérament, il décide de mettre en scène son image, de parler de son épouse, Yvonne, et de sa fille trisomique [décédée en 1948]. La Ve République épouse ce mouvement de la personnalisation du pouvoir et Emmanuel Macron l’a bien compris.

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Mais il veut aussi tenir les journalistes à distance. N’étant pas un élu local, il n’a pas d’habitude de compagnonnage avec la presse. En outre, les communicants de son premier cercle, Sibeth NDiaye, Sylvain Fort, Ismaël Emelien [qui n’occupent aujourd’hui plus de fonction officielle auprès du chef de l’Etat], méprisaient la presse. Derrière ce mépris se cache aussi une méconnaissance de la complexité des rouages des rédactions.

Dans les rapports que M. Macron entretient avec les médias, l’affaire Benalla constitue-t-elle un point de rupture ?

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