En Côte d’Ivoire, le développement d’une économie verte passe par les universités

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Sur le site industriel aurifère de Bonikro, à 50 km de Yamoussokro, la capitale administrative de Côte d’Ivoire.

Debout devant une immense carte géologique collée au mur de l’un des laboratoires de recherche qu’il supervise, Alphonse Kouakou Yao passe en revue les richesses souterraines de la Côte d’Ivoire. Manganèse, fer, nickel, bauxite, pétrole… L’élégant professeur vêtu d’un blaser de tweed châtaigne et d’une cravate rose est intarissable sur les gisements de son pays. Mais un minerai, surtout, retient son attention : l’or. « Aujourd’hui, explique-t-il à ses étudiants, on en trouve en quantité partout ou presque dans le pays. C’est une bonne nouvelle pour le PIB national, moins pour notre environnement. Et c’est là que nous intervenons. »

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Que ce soit dans sa version industrielle et licite ou illégale et artisanale – le nombre estimé d’orpailleurs clandestins varie entre 1 million et 1,5 million −, l’extraction de l’or est une pratique polluante. Pour creuser les trous et les galeries, il faut défricher. Et le traitement du minerai nécessite l’utilisation de cyanure et de mercure, deux substances qui empoisonnent aussi bien l’eau et les sols que la faune et la flore. Pour autant, le directeur de l’Ecole supérieure des mines et de géologie à l’Institut national polytechnique Félix Houphouët-Boigny (INPHB) de Yamoussoukro refuse d’opposer le « boom minier » que connaît son pays et la transition vers une économie plus respectueuse de l’environnement.

Face au développement rapide et « inéluctable » d’un secteur qui a représenté 5 % du PIB en 2020 contre moins de 1 % en 2010, l’enseignant s’échine depuis plusieurs années à « verdir » les cursus d’ingénierie pour s’assurer que « la préoccupation environnementale » soit au cœur des apprentissages.

Urgence

Initiés aux techniques innovantes d’exploration et d’exploitation, ses étudiants sont notamment encouragés à développer des méthodes pour valoriser les déchets de la mine, en les transformant par exemple en briques et en granulés pour le BTP. Pour l’orpaillage, ils apprennent à réduire l’utilisation du cyanure et du mercure et à mieux comprendre l’environnement direct dans lequel il se pratique. Des associations d’orpailleurs sont également invitées à l’INPHB pour développer les « bonnes pratiques » minières et cesser de ravager à coups de pioches les berges des cours d’eau.

Prospection géologique, traitement des minerais et des eaux usées, fermeture de site : Alphonse Kouakou Yao veut croire que tout le cycle de la mine peut être « écologiquement plus vertueux » tout en restant une source d’emplois pour les futurs ingénieurs et techniciens hautement qualifiés qu’il forme chaque année. Le professeur ne prêche pas dans le désert : en Côte d’Ivoire, le « verdissement » des cursus concerne toutes les disciplines scientifiques professionnalisantes depuis le mitan des années 2010. Les concours d’innovation, notamment ceux qui concernent le traitement des déchets agricoles, se sont multipliés à travers le pays.

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Au sein du ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique, on espère que ces nouvelles méthodes réputées plus durables vont « infuser dans la société et l’économie » et qu’elles auront, à terme, un impact sur le chômage des jeunes. En mars 2021, une étude réalisée conjointement par le ministère de l’environnement et du développement durable avec l’Organisation internationale du travail (OIT), estimait à près d’un million les emplois verts qui pourraient être créés d’ici à 2025, notamment dans les secteurs de l’agriculture, l’agroforesterie, des énergies renouvelables et du traitement des déchets urbains.

Et il y a urgence. En soixante ans, la Côte d’Ivoire a perdu entre 80 % à 90 % de son couvert forestier, principalement en raison de la culture cacaoyère qui fait du pays le premier producteur mondial de cacao. Pour endiguer le phénomène, le pays a lancé plusieurs initiatives afin de replanter, d’ici dix ans, près de 20 % de son couvert forestier. Une ambition qu’Abidjan défendra lors de la COP26 qui s’est ouverte dimanche 31 octobre à Glasgow.

« Conscience verte très récente »

Si les résultats se font attendre, c’est que la Côte d’Ivoire part de loin. La décennie de forte croissance qu’a connue le pays entre 2010 et 2020 a été principalement tirée par les secteurs agricoles, énergétiques, miniers, ainsi que par la construction et le transport. Des activités qui ont permis de créer des emplois accessibles à une jeunesse peu qualifiée, mais ont largement contribué à diffuser des méthodes ultra productivistes peu soucieuses de l’environnement. Dans ces secteurs fortement émetteurs de gaz à effet de serre, « la conscience verte n’est que très récente », indique Tite Ehuitché Beke, économiste de l’environnement au Centre ivoirien de recherches économiques et sociales (CIRES).

L’ambition de la Côte d’Ivoire à l’horizon 2030 de réduire ses émissions de gaz à effet de serre de 28 %. Plus généralement, le besoin croissant de certification et la place grandissante des politiques dites de responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) ont « poussé les acteurs publics et privés de Côte d’Ivoire à repenser les modes de production existants et, conséquemment, les besoins en ressources humaines », explique l’économiste.

Mais l’universitaire invite à « surveiller le rôle » que peuvent jouer les entreprises privées dans l’élaboration des cursus académiques car, si le souci de la préservation de l’environnement doit être au cœur de la production, ce n’est pas au secteur privé de « façonner à sa guise les métiers verts d’avenir ». Une dérive qui n’effraie pas le professeur Yao. « Nos filières, rappelle-t-il, s’inscrivent dans les objectifs de développement durable et ce n’est pas le secteur privé qui les définit. »