« En découvrant les valeurs de la jeunesse, le monde culturel constatera, en creux, que la liberté d’expression est sacrément ébranlée »

Chronique. Le monde culturel devrait se pencher sur l’avalanche d’études et de livres consacrés à la jeunesse depuis deux ans. Il n’apprendra rien sur ses goûts artistiques. Il ne trouvera pas de solution au fait que le public des théâtres, musées ou librairies vieillit. Mais en découvrant ses valeurs, il constatera, en creux, que la liberté d’expression, un socle de la création gagné de haute lutte durant Mai 68, est sacrément ébranlée.

Ce bouleversement était bien esquissé dans La Tentation radicale (PUF, 2018), ouvrage piloté par Olivier Galland et Anne Muxel, à partir de 7 000 lycéens interrogés. Deux excellents essais sociologiques enfoncent le clou : Une jeunesse crispée (L’Harmattan, 228 pages, 23,50 euros), de Vincenzo Cicchelli et Sylvie Octobre, charpenté autour de longs entretiens, et La Fracture (Les Arènes, 288 pages, 19,90 euros), de Frédéric Dabi et Stewart Chau, dont Le Monde a rendu compte dans son édition du 7 octobre.

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Crispation, fracture. Les titres des ouvrages dressent le portrait des 18-30 ans qui font sécession avec les jeunes d’avant et leurs aînés d’aujourd’hui. Ils sont eux-mêmes très divisés, mais se retrouvent autour de quelques traits : repli sur soi, convictions identitaires fortes, importance du religieux, refus d’offenser.

La création en étau

Pris dans leur ensemble, ces facteurs peuvent heurter indirectement le monde culturel dans sa philosophie. Car ils sont portés par deux catégories de jeunes que tout oppose et qui prennent la création en étau. D’un côté, les conservateurs et nationalistes – groupe propulsant Marine Le Pen en tête des intentions de vote des 18-35 ans – se sentent majoritaires et mettent en avant la tradition chrétienne d’une France une et éternelle, pouvant déceler dans la création des signes de décadence. De l’autre, les multiculturalistes, issus de minorités multiples, militent pour une France plurielle, dénoncent toute discrimination, disent la primauté de l’égalité sur la liberté et la fraternité. « Ensemble, ces deux jeunesses forment une majorité avec l’identité pour ciment », affirme Frédéric Dabi. Ce qui n’augure rien de bon pour le vivre-ensemble.

Le meilleur exemple survient après les attentats à Charlie Hebdo, en 2015, quand ces deux jeunesses disent leur réprobation à la publication des caricatures du prophète Mahomet. Une partie des lycéens, dont une majorité de jeunes musulmans, affirme même que les dessinateurs « l’ont un peu cherché ».

Dans un pays où, selon Frédéric Dabi, pour la première fois depuis quarante ans une majorité de 18-30 ans dit croire en l’existence de Dieu, où un tiers des jeunes déclarent que leur religion s’impose aux lois de la République – une majorité pour les jeunes musulmans –, où la laïcité est souvent perçue comme le moyen de discriminer, les moqueries contre le fait religieux passent de plus en plus mal.

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