En Espagne, comment des plates-formes de livraison tentent de contourner la loi

Il y a ceux qui sous-traitent à des sociétés de transport et de logistique l’embauche des livreurs à domicile (comme Uber Eats), ceux qui bricolent les paramètres des applications pour tenter d’effacer toute relation de type salariale avec leurs coursiers (Glovo), ceux qui abandonnent (Deliveroo). Mais il y a aussi ceux qui jouent le jeu et embauchent leurs coursiers (Just Eat). Cinq mois après l’approbation de la loi « riders » en Espagne, un texte pionnier censée obliger les plates-formes numériques à salarier leurs livreurs, et deux mois et demi après son entrée en vigueur, le 12 août, les différents acteurs tentent de trouver la parade.

« La loi est un outil utile pour réguler le secteur. Et, même si elle n’est pas complètement efficace, les livreurs ayant un statut d’autoentrepreneur sont aujourd’hui une minorité », assure Carlos Gutierrez, porte-parole de la jeunesse et des nouvelles réalités du travail pour le syndicat Commissions ouvrières (CCOO). Pour lui, les bénéfices du texte sont évidents. « Les nouvelles plates-formes de livraison qui ont décidé de s’implanter en Espagne depuis son approbation, comme Rocket, salarient les livreurs, rappelle-t-il. Quant aux autres, la plupart essaient de contourner la loi, mais nous sommes en train de porter plainte. La question des coursiers n’est que la pointe de l’iceberg de l’ubérisation du travail et il est indispensable d’ordonner les nouvelles activités et de préserver les droits du travail. »

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Deliveroo a, lui, préféré jeter l’éponge et faire une croix sur un marché dynamique (près de 4,7 millions de clients en 2019 ayant réalisé 36 millions de commandes). « Ce qui est important, c’est que, dans le cadre de la négociation du licenciement collectif, elle reconnaîtra la validité de la loi et, donc, le statut de salarié des riders avant de les licencier », précise M. Gutierrez. Près de 3 800 coursiers sont concernés.

Bénéfices sociaux

Pour l’heure, les grands gagnants de la nouvelle législation espagnole semblent être les entreprises de transport et logistique, comme Deelivers. Cette start-up galicienne, lancée en 2014, prévoit de tripler ses résultats cette année et de réaliser 12 millions d’euros de chiffre d’affaires. Choisie notamment par Uber Eats pour employer ses anciens livreurs autonomes, qu’elle a déconnectés de sa plate-forme en août, elle recrute à tour de bras et compte déjà près de 1 400 livreurs, contre 600 à peine avant la loi.

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Pour attirer les candidats, qui « commencent à manquer », selon son PDG, Adrian Pena, elle vante ses « conditions uniques » d’embauche sur son site Web : flexibilité des horaires, trente et un jours de vacances par an, des bénéfices sociaux au bout d’un an, un salaire horaire fixe et des primes, pas de travail le jour de son anniversaire… Pour décider les réticents, elle a même préparé des réponses aux questions types, telles que : « Mon ami est travailleur indépendant et il peut travailler quand il veut » ou « Mon ami gagne plus en travaillant comme autoentrepreneur ». Signe que devenir salarié d’une entreprise de sous-traitance ne convainc pas tous les livreurs. « Surtout ceux qui travaillaient pour plusieurs plates-formes et pouvaient faire soixante heures par semaine », reconnaît M. Pena.

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