En Inde, les start-up à succès cachent une armée de précaires

Des livreurs de repas de la start-up Zomato, à Calcutta (Inde), le 17 juillet 2021.

Le nez collé sur leur smartphone, Ravi, Rohit, Vishal et Manoj attendent le coup de feu de midi. Assis en rang d’oignons sur un banc, ils ont parqué leurs engins devant eux : une vieille bicyclette grinçante, une moto rutilante et deux petits vélos électriques de location. Ces livreurs Zomato, du nom du géant indien de la livraison de nourriture à domicile, se sont stratégiquement postés à Defence Colony, un quartier du sud de New Delhi, qui compte plus d’une dizaine de restaurants et cafés.

Manoj s’est à peine installé que, déjà, son application retentit. Une commande l’attend chez Barista, une chaîne indienne de cafés. Le livreur d’une trentaine d’années coupe court à la conversation : il n’a que vingt minutes pour livrer ce paquet aux abords du plus grand hôpital public de la capitale, à 3 kilomètres de là. Une course contre la montre s’engage. Après avoir enfourché son vélo rouillé, il s’élance dans le trafic monstre de la mégapole de 21 millions d’habitants. Sur les larges voies de circulation, sa frêle silhouette devra se frayer un chemin parmi les vaches, les rickshaws, les voitures et les camions. Sa course folle, effectuée par plus de 30 ºC, lui rapportera 15 roupies (17 centimes d’euros).

Ces « Zomato Boys », comme ils sont parfois surnommés ici, appartiennent à une armée de travailleurs précaires. Aucune donnée officielle n’est disponible, mais les spécialistes estiment que, en Inde, entre 5 millions et 15 millions de personnes dépendent de la gig economy (ou économie à la tâche). Nombre de ces travailleurs indépendants sont associés à des applications comme Zomato ou sa rivale indienne Swiggy. A elle seule, la première revendique plus de 32 millions d’utilisateurs mensuels et est présente dans plus de 500 villes. Ses milliers de livreurs, reconnaissables à leurs tee-shirts rouges, fourmillent sur les routes.

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Si cette application, fondée en 2008, est la plus en vue, elle est loin d’être la seule. En Inde, ces plates-formes pullulent et connaissent un réel succès. On recense les services classiques de voitures de tourisme avec chauffeur (VTC), comme Uber et son concurrent indien Ola. Mais d’autres applications ont fait leur apparition ces dernières années, comme Dunzo, qui permet de se faire livrer à peu près tout et n’importe quoi, ou encore Urban Company, qui agrège des professionnels en tout genre et propose une variété de services à domicile allant de l’épilation à l’extermination des nuisibles. Les Indiens de la classe moyenne en sont friands.

Ces start-up locales séduisent aussi les gros investisseurs étrangers. « Avec une classe moyenne forte de 300 millions de personnes, aucun autre marché en dehors des Etats-Unis et de la Chine ne peut offrir de tels potentiels de croissance », souligne Satish Meena, analyste indépendant établi à New Delhi. Au mois de juillet, Zomato – qui n’enregistre pas encore de profit – a ainsi réussi son introduction en Bourse, en levant plus de 1 milliard d’euros auprès de grands investisseurs. D’autres vont lui emboîter le pas dans les mois qui viennent. C’est notamment le cas d’Ola, déjà soutenue par SoftBank, le groupe japonais dirigé par Masayoshi Son.

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