« En matière de sécurité et d’économie, les autorités nigérianes semblent avoir perdu le contrôle »

La plume et le verbe de Wole Soyinka se sont toujours fait l’écho des maux de son pays natal, le Nigeria. Ainsi en va-t-il de son dernier roman, Chronicles From the Land Of the Happiest People On Earth (Panthéon, non traduit), qui décrit un sinistre trafic criminel : la vente, à des fins rituelles, de parties de corps humains, orchestrée par une société secrète comptant de hautes personnalités politiques et religieuses du pays. Sans doute faut-il y voir une métaphore radicale des sujets qui obsèdent l’écrivain, unique lauréat africain du prix Nobel de littérature (1986) : la mauvaise gouvernance, la corruption des élites, la violence qui mine la société.

« Même pendant la guerre civile, je ne crois pas que nous ayons dévalorisé l’humanité autant que nous le faisons aujourd’hui », confiait-il dans une longue interview au Financial Times parue le 22 septembre. Cette « inhumanité de l’homme pour l’homme » serait devenue, selon ses termes, « l’essence du Nigeria contemporain à tous les niveaux, que l’on parle des conséquences de la corruption, de la dégradation de la vie humaine, des enlèvements ».

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La « rareté » de Wole Soyinka – il n’avait pas publié de roman depuis presque cinquante ans – et l’acuité de ses réflexions poussent à marquer un temps d’arrêt sur ce qui se joue au Nigeria dont la tragique actualité est si peu relayée. Il ne se passe plus guère de semaine sans qu’une attaque terroriste, un affrontement sanglant entre communautés ou un rapt vienne endeuiller cet immense pays, le plus peuplé d’Afrique. Dans les régions du nord, les gangs criminels, surnommés « bandits », pillent les villages et pratiquent des enlèvements contre rançons, notamment dans les écoles et les universités. Depuis le début de l’année, selon l’Unicef, plus de 1 400 élèves auraient été pris en otage.

Le plus grand nombre de pauvres au monde

Les kidnappings sont ainsi devenus l’une des « industries » les plus lucratives d’un Nigeria plongé dans une crise économique sans fin. Car il n’y a pas qu’en matière de sécurité que les autorités semblent avoir perdu le contrôle de la situation. La principale puissance économique du continent – en termes de PIB – compte le plus grand nombre de pauvres au monde. Selon les critères de la Banque mondiale, ils seraient quelque 100 millions à vivre dans un extrême dénuement, soit presque un Nigérian sur deux.

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Le tableau s’est encore assombri avec la pandémie de Covid-19. La chute des prix du brut, au début de la crise, a grevé les finances du premier producteur africain d’hydrocarbure. Un rappel de la dépendance toxique du Nigeria à une rente pétrolière qui, de toute façon, même lors des années de vaches grasses, n’a jamais bénéficié au plus grand nombre.

Système sclérosé et vieillissant

Après une alternance de récessions et de reprises poussives, le PIB devrait retrouver à la fin de l’année son niveau de 2010, « inversant ainsi une décennie complète de croissance », soulignait la Banque mondiale en juin. Depuis plusieurs années, l’économie progresse deux à trois fois moins vite que la démographie.

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Wole Soyinka dit ne plus jamais utiliser le mot « espoir » pour parler de son pays. Pourtant, le potentiel du Nigeria existe bel et bien, comme en témoignent l’effervescence de la scène culturelle, le dynamisme des entrepreneurs de la tech, mais aussi l’aspiration de la jeunesse au changement. Il y a un an, à Lagos et dans d’autres grandes villes du pays, celle-ci s’est révoltée contre les violences policières et les défaillances des gouvernants. Sévèrement réprimé, le mouvement a levé le voile sur l’exaspération ambiante envers un système sclérosé et vieillissant, incarné par le président presque octogénaire Muhammadu Buhari.

Outre la diversification de l’économie et l’assainissement des institutions, un renouvellement générationnel paraît indispensable pour réaliser les besoins essentiels d’une population dont 60 % a moins de 25 ans. Au rythme actuel, le Nigeria pourrait compter 400 millions d’habitants d’ici à 2050. Si rien ne change, sa jeunesse, perçue comme son plus bel actif quand la croissance galopait, n’apparaîtra plus que comme une bombe à retardement.