« En mémoire d’une saison de pluie », de Fouad El-Etr : suite lyrique pour un monde chu

« En mémoire d’une saison de pluie », de Fouad El-Etr, Gallimard, 304 p., 20 €, numérique 15 €.

Le beau titre un peu étrange du roman de Fouad El-Etr, En mémoire d’une saison de pluie, est comme une enseigne qui nous avertirait discrètement de sa singularité. Voilà un drôle de livre, en effet, qui déjoue les programmes de composition et se fiche des leçons d’écriture que l’on dispense dans les ateliers : son établi est plutôt celui de la poésie, comme peut également en témoigner son découpage en vingt-quatre chants (on ose à peine dire « chapitres »). C’est un récit, pourtant, qui suit le fil sinueux d’une histoire dont se distinguent progressivement les contours, comme un paysage qui finirait par se détacher des brumes qui le brouillent, dans la splendeur pluvieuse d’une forêt de rêve, d’un automne imaginaire. Quelle histoire ? Il y est question d’un trio amical et amoureux, de jeunesse et de mort, d’un paradis ancien des sens, dans un état de nature où tous les jeux, des mots et des corps, semblaient permis. Et l’on se demande d’emblée ce qui s’y mêle de souvenirs authentiques, métamorphosés par un récit dont la logique relève plutôt d’une certaine magie, une sorte de délire teinté parfois d’humour et de mythologie.

Au milieu d’une forêt exubérante

Il faut dire que Fouad El-Etr n’est pas n’importe qui : créateur en 1967 de la revue La Délirante, justement, et des éditions du même nom, c’est un esthète d’une élégance d’un autre temps, dont l’œuvre poétique se révèle précieuse, riche de recueils dont les titres eux-mêmes invitent à la rêverie : Comme une pieuvre que son encre efface, Le Nuage d’infini, Le Souffleur de verre (La Délirante, 1977, 1995, 2003)…

Passant pour la première fois au roman, ce jeune homme de 79 ans invente, dans En mémoire d’une saison de pluie, un monde en soi : celui de Bois clair, domaine nervalien au milieu d’une forêt exubérante, enclos fantasmatique où se rejoignent dans un passé de fable un poète, son ami et Diane, surtout, chasseresse à sa façon, dont le charme distribue au livre ses blasons divers. Il faut, pour entrer là, accepter les règles – qui n’en sont pas vraiment – d’un style où l’image, toujours, vient doubler le réel d’un ourlet de poésie chamarrée, où les métaphores font du texte comme un réseau végétal traversé de fulgurances, libre surtout de se perdre en pauses et en envolées. Cela ne va pas forcément de soi, mais, si l’on pénètre ces friches et jardins à surprises, on pourra s’ébahir de pages emplies d’arbres et d’animaux, où s’improvise par exemple une ode un peu folle aux cigarettes, une course automobile embuée sur une route de montagne, une épique partie de ping-pong et d’innombrables joutes érotiques, dont l’enthousiasme inspiré est peut-être, en définitive, ce qui épate le plus.

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