« En route pour le milliard » : la balade des mutilés pour être vus et reconnus

« En route pour le milliard », de Dieudo Hamadi.

L’AVIS DU « MONDE » – À NE PAS MANQUER

Entre le 5 et le 10 juin 2000 eut lieu un conflit méconnu appelé « guerre des six jours », où les armées ougandaises et rwandaises se sont combattues sur un terrain voisin, celui de la République démocratique du Congo alors en pleine guerre civile, et plus précisément dans la ville de Kisangani, qui fut leur point de rencontre. Particulièrement intense et violent, l’affrontement a fait de nombreuses victimes parmi les civils congolais (près de 1 200 morts et 3 000 blessés, selon Amnesty International), qui s’étaient retrouvés sous les tirs d’obus croisés des deux formations étrangères, cibles « collatérales » d’une hostilité qui ne les concernait pas directement. En 2005, la Cour de justice internationale juge l’Ouganda responsable de « crimes de guerre », ouvrant la voie à une réparation qui va pourtant s’enliser dans les méandres des négociations interétatiques.

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Kisangani est justement la ville dont est originaire l’un des plus talentueux documentaristes de sa génération, Dieudo Hamadi, né en 1984 et révélé avec des films aussi stupéfiants qu’Atalaku (2013), Examen d’Etat (2014) ou Maman Colonelle (2017). Depuis plus de dix ans, Hamadi décrit la vie congolaise sous son versant citoyen, tenant film après film la chronique du long et cahotant apprentissage démocratique d’un pays se relevant à peine des décennies de la dictature de Mobutu. Ce filmeur surdoué à l’instinct infaillible et à l’œil affûté n’a pas son pareil pour placer sa caméra à l’endroit exact où se croisent les destinées collectives et individuelles.

Un long périple

En 2018, quand Hamadi commence à filmer les membres de l’Association des victimes de la guerre des six jours, femmes et hommes qui en gardent des stigmates physiques sous forme de mutilations, cela fait dix-huit ans qu’ils demandent réparation, treize qu’ils attendent l’indemnisation prévue par le jugement de la Cour internationale (le fameux « milliard »). En attendant, chacun se débrouille comme il peut avec son invalidité et ses prothèses vétustes, les infirmes étant souvent rejetés par la société comme des bouches à nourrir inutiles. L’association offre un refuge où l’on pratique un sport, du théâtre, et surtout un groupe amené à se constituer politiquement. C’est cette constitution qui fait tout l’objet d’En attendant le milliard, prenant la forme d’un long périple : celui que décident d’accomplir les mutilés à travers tout le pays jusqu’à la capitale Kinshasa, pour faire reconnaître leurs droits.

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