En Tunisie, « la joie d’un peuple qui n’en pouvait plus de suffoquer »

Des Tunisiens expriment leur joie devant le Parlement, le 26 juillet 2021 à Tunis, après que le président Kaïs Saïed a limogé le premier ministre et suspendu l’Assemblée.

Tribune. Mon pays, lieu de vie et de fragilités. En ce moment, il est secoué et attire l’attention du monde. Lorsqu’on est sur la corde raide, on souhaite qu’il y ait le plus de lumière possible pour ne pas trébucher. Je me pose donc des questions et j’essaye de comprendre.

La veille de l’opération menée par le chef de l’Etat tunisien, le 25 juillet au soir, dans quelle situation se trouvait le pays, dans quel contexte étions-nous en train d’évoluer et que pouvions-nous entrevoir de notre futur ? Nous étions au milieu d’un long processus de dégradation qui, avec la débâcle socio-économique et sanitaire, annonçait un désastre proche dont nul ne savait le visage qu’il prendrait. De déboire en blocage, en échec recommencé, nous tournions en rond jusqu’au vertige, les aiguilles de la montre tournaient aussi et le temps jouait contre nos intérêts vitaux que des dirigeants politiques sans crédibilité ne semblaient pas pressés de défendre.

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Enlisé dans la crise, tout le monde cherchait l’issue, imaginait les scénarios, personne ne trouvait. De la cacophonie, oui, mais de vision claire, point ! Asphyxiés, nous refusions de mourir et ne voyions pas comment faire pour survivre. Soudain, Kaïs Saïed ouvre une porte sur l’inconnu. L’inconnu et la dose d’air qui pourrait, éventuellement, s’y trouver. Seule cette éventualité-là explique la joie qui a suivi, celle d’un peuple qui n’en pouvait plus de suffoquer. Joie exprimant l’instinct de vie d’un corps social meurtri, victime de politiciens dont la médiocrité n’a d’égale que l’arrogance. Porte sur l’inconnu au sens fort, ouverte par un homme qui s’entoure de mystère. Autant de chances offertes que de pièges et de gouffres. Incertitudes, attente qui dure encore.

Un grand schéma de servitude

Toutefois, à mes yeux, aujourd’hui, une certitude : nous avons acquis, nous Tunisiens qui venons de traverser la décennie post-révolution, une petite expérience politique, heurtée et chaotique certes, mais expérience quand même. Acquis, entre autres, le droit de réfléchir, de choisir. Et là, je pense à ces grands choix civilisationnels vers lesquels on a pris l’habitude de s’orienter sous l’effet des rapports de forces internationaux et de l’évolution même de nos sociétés.

Je fais référence à l’islam politique – ou islamisme – et à la place qu’il devrait prendre dans la construction de la démocratie. C’est précisément à ce sujet que la décennie écoulée nous a ouvert les yeux sur ce que ce courant porte en lui, sur l’immense pression qu’il peut exercer sur une société pour la faire marcher à contresens, la figer dans des schémas dits « identitaires », justifiant l’immixtion dans la conscience individuelle, la soumission à un diktat drapé de religiosité et de fidélité au passé ancestral.

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Ce courant qui instrumentalise le religieux depuis sa création se donne le droit de dire le licite et l’illicite dans tous les domaines. Né en Egypte il y a un siècle, arrivé en Tunisie il y a cinquante ans, il a profité des faiblesses de la société, des dysfonctionnements, injustices et frustrations, en vue de s’attirer une partie grandissante de la population ; il s’est appuyé sur un socle idéologique dont il a fait son fonds de commerce, où il mêle politique et religion au point de les confondre en les pervertissant et en assurant sa mainmise sur les deux, dans un grand schéma de servitude. Depuis son passage aux affaires, chez nous, il a montré à quel point il pouvait être vorace, assoiffé d’argent et de tutelle sur les consciences.

Inventer un chemin de paix

Il n’est cependant nullement dit que l’opération menée par Kaïs Saïed le 25 juillet signe la fin de ce courant. Il faut beaucoup plus que cela pour que l’islamisme soit vaincu. Il faut un éveil général qui atteigne les cœurs et les esprits, la naissance d’une raison collective qui définisse autrement le rapport de l’homme à lui-même, à Dieu, à la cité, au droit et au devoir.

En attendant, une chose est sûre, à mon avis : la liesse populaire de la nuit du 25 juillet signifie un profond ras-le-bol à l’égard de cet islam politique qui a gouverné pendant dix ans. C’est là un tournant. Et peut-être aussi une invite à ceux, nombreux, qui considèrent que sa participation au pouvoir reste un passage obligé pour la construction de la démocratie, à réexaminer leurs positions, à se poser plus de questions sur la nature de ce courant.

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Aujourd’hui, le monde nous regarde et nous juge. Nous ignorons quand cesseront nos peines, quand et comment nous sortirons de l’ornière, mais nous sommes face à nous-mêmes et nous subissons un test : saurons-nous éviter la violence et l’exclusion, inventer un chemin de paix, trouver un vivre-ensemble où ceux qui gèrent les affaires soient choisis en fonction de l’honnêteté, de la compétence et non de l’allégeance à qui que ce soit ?

C’est là que le pari s’impose à moi, dans la fragilité de l’entendement qui est le mien dans de telles circonstances. Je parie sur un sursaut et sur cette expérience acquise durant la tumultueuse décennie que nous venons de passer. Je parie que nous saurons prendre la mesure des choses, rester unis et vigilants, tirer des leçons, choisir la voie la moins injuste, celle qui garantit une vie digne et libre.

Emna Belhaj Yahia est romancière, membre de l’Académie tunisienne Beït al-Hikma et du Parlement des écrivaines francophones. Son dernier roman, En pays assoiffé, est sorti en juin aux éditions Des Femmes (Paris) et aux éditions Déméter (Tunis).