En Tunisie, les milieux d’affaires dans l’attente d’un cap et de réformes

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Le président tunisien, KaÏs Saïed, lors d’une visite d’Etat au Qatar, en novembre 2020.

« Je vais traquer les spéculateurs où qu’ils soient, même sous terre. » C’est sans détour que s’exprimait, fin août, le président tunisien, Kaïs Saïed, qui a fait de la lutte contre la corruption et la spéculation l’un de ses crédos depuis son coup de force du 25 juillet.

Pourtant, malgré les nombreuses visites de terrain ou les saisies spectaculaires – le nombre de perquisitions douanières a doublé depuis qu’il s’est arrogé les pleins pouvoirs –, les milieux économiques peinent à y voir clair sur la stratégie du président. S’ils étaient nombreux, avant le 25 juillet, à dénoncer les blocages politiques minant un pays en proie à une grave crise socio-économique, ils le sont tout autant à se questionner aujourd’hui sur le changement de cap annoncé par Kaïs Saïed.

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Pendant l’été, les interdictions de voyage prononcées à l’égard de plusieurs hommes d’affaires et fonctionnaires ont suscité des tensions et des critiques de la société civile, certaines organisations dénonçant des mesures « arbitraires ». Finalement, vendredi 17 septembre, le président a intimé l’ordre au ministère de l’intérieur de limiter cette sanction aux personnes faisant l’objet de poursuites judiciaires.

« Il y a quand même eu une écoute et un dialogue avec la présidence sur cette question », estime Taieb Ketari, membre du bureau exécutif de l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica, le syndicat patronal), évoquant un « optimisme prudent » au sein de son organisation, restée pour l’heure très discrète. « Beaucoup partagent l’idée que la relance économique ne passera que par le secteur privé, c’est le son de cloche que nous avons entendu des autorités mais aussi des bailleurs de fonds », insiste-t-il.

Campagnes de stigmatisation

De nombreux chefs d’entreprise s’inquiètent néanmoins d’une situation politique qui demeure confuse, alors que la Tunisie est toujours privée d’un chef de gouvernement, d’un Parlement et d’une feuille de route. Un flou qui n’est pas sans conséquences sur le climat des affaires. « On le voit au niveau des fournisseurs, il y a une crainte face à l’instabilité politique du pays : on me demande des garanties supplémentaires », témoigne Farouk Zouhir, industriel dans les produits d’hygiène. Des fonds d’investissement avec lesquels il était en discussion avant le 25 juillet sont « aujourd’hui beaucoup plus frileux », remarque-t-il.

Tout en reconnaissant « la volonté de la présidence de changer les choses », l’entrepreneur regrette que celle-ci débouche sur des campagnes de stigmatisation et des mesures qui semblent prises à la hâte. Il cite la décision du ministère du commerce d’imposer des marges fixes aux grossistes et détaillants de son secteur pour tenter de faire baisser les prix. « Pourtant, ce n’est pas forcément dans les produits d’hygiène qu’il y a le plus de pratiques anticoncurrentielles, insiste Farouk Zouhir. Et les vrais domaines de rente et de monopole ont pour le moment été peu touchés. » Parmi ceux-ci, les secteurs de l’agroalimentaire et des transports, qui font régulièrement l’objet de polémiques en Tunisie.

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D’autres craignent que le président, du fait de son isolement et d’un manque de relais dans les milieux économiques, ne parvienne pas à réformer en profondeur. « Il risque de nommer quelqu’un qui tentera de préserver les équilibres macroéconomiques pour les bailleurs de fonds mais qui n’engagera pas forcément la restructuration de l’économie tunisienne pour laquelle nous plaidons depuis des années », lance un expert économique qui souhaite rester anonyme.

« Ce qui s’est passé le 25 juillet était une rectification du processus démocratique dans un contexte économique assez sclérosé dont il aurait fallu se préoccuper depuis 2011 », avance Fatma Marrakchi Charfi, enseignante en sciences économiques à la faculté des sciences économiques et de gestion de Tunis : « Mais les réformes économiques ne dépendent pas d’une seule personne ou d’un pays sans gouvernement. »

Les discussions avec le FMI au point mort

Le choix des personnalités qui prendront la tête du gouvernement et du ministère des finances permettra sans doute d’y voir plus clair. Le président, qui a admis ne pas s’y connaître en économie, est attendu au tournant sur ses nominations. Beaucoup espèrent un profil de spécialiste comme Marouane Abassi, l’actuel gouverneur de la banque centrale, dont le nom a été évoqué à plusieurs reprises.

Actuellement, rien ne filtre du palais de Carthage malgré plusieurs dossiers urgents. La loi de finances 2022 doit être déposée au Parlement d’ici au 15 octobre et adoptée d’ici à décembre. Le pays manque cruellement de marge de manœuvre financière, mais les discussions autour d’un nouveau prêt du Fonds monétaire international (FMI) sont au point mort. De son côté, l’Union générale tunisienne du travail (UGTT), la centrale syndicale et principale négociatrice des accords sociaux, s’impatiente.

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Dans ce climat d’incertitude, de nombreux chefs d’entreprise exhortent Kaïs Saïed à aller de l’avant. « On peut lui pardonner ses quelques couacs sur l’économie parce qu’il est intègre et qu’il veut réellement moraliser la vie politique et économique », estime Zied Guiga, cofondateur de Wallyscar, un constructeur automobile tunisien. « Mais la question reste vraiment de savoir où il veut aller et par où il va commencer », poursuit l’entrepreneur, qui qualifie la lutte contre la corruption de « nœud gordien, car il faut s’attaquer aussi bien aux corrupteurs qu’aux corrompus ».