« En Tunisie, tous les ingrédients sont réunis pour un pouvoir autoritaire »

Tribune. Le 20 septembre, le président tunisien Kaïs Saïed choisit Sidi Bouzid, berceau de la révolution, pour sa première adresse à la nation depuis qu’il a décrété l’état d’exception, le 25 juillet. Devant une foule en liesse, il prononce un discours de plus de quarante-cinq minutes. Après un réquisitoire sévère contre le système de gouvernance issu de la Constitution de 2014, mettant notamment l’accent sur les ravages de la crise sanitaire, il annonce la mise en place d’une nouvelle organisation des pouvoirs publics, la nomination d’un gouvernement et la promulgation d’une nouvelle loi électorale.

Sans surprise, l’état d’exception est maintenu, impliquant la suspension du Parlement et la levée de l’immunité des députés. Enfin, Kaïs Saïed laisse entendre qu’une révision de la Constitution est envisagée, en promettant de ne pas toucher aux droits et libertés. A noter que les conditions pour réviser la Loi fondamentale ne sont pas réunies : il faudrait en effet passer par l’Assemblée, aujourd’hui gelée, et la Cour constitutionnelle qui n’a jamais pu être mise en place.

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Ce discours est aussi pour lui l’occasion de cerner sa vision politique, en commençant par définir « son » peuple : celui du 17 décembre 2010 (en référence à l’insurrection populaire), qu’il oppose à celui du 14 janvier 2011 (date de la fuite de Ben Ali). Cette dichotomie est la base de sa rhétorique : elle signifie que la révolution a été confisquée par les politiciens au profit d’une transition démocratique impliquant des responsables de l’ancien régime.

Un président allergique à la moindre critique

Le président s’en prend à ses adversaires, les accusant de traîtrise à la patrie, de corruption et tentative d’assassinat. Il raille les manifestants qui ont demandé la sortie de l’état d’exception et seraient, selon lui, payés et avinés. Même ses soutiens critiques n’échappent pas à son courroux : il dénonce leur opportunisme et leur insincérité. Alors qu’il n’a cessé de répéter que les droits et libertés seront respectés, il se montre allergique à la moindre critique, ce qui n’augure rien de bon, surtout dans une période où les contre-pouvoirs publics sont annihilés.

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Et c’est sans doute cela le fil rouge du projet politique de Saïed. En condamnant le régime politique issu de la Constitution de 2014, il s’attaque non seulement à un système ingouvernable du fait du partage des prérogatives entre le président et le chef du gouvernement et d’un système électoral ne permettant pas d’avoir des majorités claires, mais aussi à un texte qui entendait rompre avec la dictature. La Loi fondamentale, votée à une large majorité après d’âpres discussions, est guidée par la peur du retour du despotisme. Elle instaure un certain nombre de contre-pouvoirs au sein même de l’Etat afin d’empêcher une dérive autoritaire. Elle confie des missions jusqu’ici gérées par le gouvernement à des instances indépendantes (élections, lutte contre la corruption, régulation des médias audiovisuels, respect des droits humains).

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