« Entre économistes et historiens, un dialogue sur la construction des données »

Chronique. Tout historien le sait bien : pour pouvoir raconter l’histoire, il faut s’attacher à trier, dans les documents, les ruines et les traces laissées par nos ancêtres, celles qui permettront de comprendre et décrire ce qui s’est réellement produit dans le passé. Car il n’en reste que des bribes, choisies à dessein par les contemporains, ou au hasard des guerres et des incendies, ou par la grâce des réinterprétations successives et… des mystifications. L’archive, la source, la trace ne se transforment donc en données que par un patient travail qui permet d’en comprendre la genèse, l’intention, l’histoire en somme. Le traitement qui en a été fait est tout autant d’intérêt historique que l’objet traité lui-même – y compris le traitement que l’historien lui-même y applique.

L’économiste pense bien souvent pouvoir s’épargner ces soucis. La statistique – le chiffre – est déjà donnée ; son abstraction en garantit l’interchangeabilité et la mise en séries ; la modélisation mathématique issue de la théorie en permet le traitement, la comparaison, la vérification, qui, en retour, fondent le modèle et la théorie.

Historiens et économistes n’auraient-ils donc rien à se dire, les uns voguant dans les incertitudes de sciences trop humaines, les autres dans la pureté du fait scientifique ? Etudiants et chercheurs des deux disciplines au sein de l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne se sont pourtant rassemblés au cours d’un séminaire entamé à l’été 2014, qui s’est poursuivi pendant trois années jusqu’à produire un ouvrage joliment titré L’Evident et l’invisible (Ed. de la Sorbonne, 2020), présenté le 8 juin au séminaire « Economie et société » de l’université Rennes-II par Laurent Feller (Paris-I) et Agnès Gramain (université de Strasbourg).

« Une représentation statistique “objective” peut devenir la base d’une politique. Bien des économistes s’en flattent, mais ils pourraient aussi s’interroger »

Certes les historiens ont régulièrement été tentés de manier chiffres et quantités pour explorer le passé, en essayant de mettre en série longue ce qu’ils pouvaient trouver dans les archives – prix du pain, surfaces cultivées, têtes de bétail offertes aux temples ou aux souverains –, mais cela suppose qu’un prix, un nombre, représente une constante comparable, au risque de dissimuler la signification changeante qu’il pouvait avoir pour les contemporains. Certes certains économistes ont montré de leur côté comment les séries statistiques sont « construites » par les représentations et les intentions de ceux qui rassemblent les données, que ce soit par le travail des administrations et des institutions qui en ont la charge, donc en amont du travail des économistes, ou par les économistes eux-mêmes lorsqu’ils sélectionnent leurs échantillons et écrivent leurs algorithmes.

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