Entre Venise et la France, le verre émaillé s’érige en art à la Renaissance

Gourde de pèlerin à décor géométrique (verre incolore, émaux polychromes, dorure), objet attribué à Venise pendant la Renaissance, d’après l’étude du Centre de recherche et de restauration des musées de France.

« Ce qui compte, c’est d’avoir le regard qui questionne », affirme d’emblée Thierry Crépin-Leblond, directeur du Musée national de la Renaissance, qu’abrite le château d’Ecouen (Val-d’Oise). Et, en effet, des questions se font jour en visitant la nouvelle exposition qui y est présentée, dont il est le co-commissaire. Intitulée « Emailler le verre à la Renaissance », elle a été montée en partenariat avec le Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF). L’exposition est aussi l’occasion de (re-) découvrir le château d’Ecouen, injustement méconnu. Chef-d’œuvre de Jean Bulland, qui a également construit le château de Chantilly, il est entouré d’une forêt domaniale et jouit d’un panorama sur la plaine de Paris.

Certains verres évoquent d’autres matériaux, flirtant avec la clarté du cristal, le bleu indigo du lapis-lazuli, voire le soyeux de la porcelaine

Les commissaires ont souhaité que le tout premier objet de l’exposition soit en cristal, et non en verre, pour attiser la curiosité des visiteurs. La première partie du parcours est une initiation à la fabrication du verre, ce savant mariage d’une source de silice – généralement du quartz broyé –, d’une source alcaline – des cendres de fougères ou de plantes maritimes, souvent importées de Syrie –, et d’éventuels éléments colorants. Sa particularité, c’est sa capacité, quasi magique, à couvrir un spectre infini de matières et même à changer de couleur. Ainsi, certains émaux bleu nuit deviennent ambrés en fonction de la diffraction de la lumière traversante.

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La magie va encore plus loin lorsque certains verres évoquent d’autres matériaux, flirtant avec la clarté du cristal, le bleu indigo du lapis-lazuli, voire le soyeux de la porcelaine. Un des plus beaux objets présentés est une salière retrouvée dans les fouilles de l’ancien monastère de Padoue, en Italie, un verre lattimo (blanc opaque couleur de lait) qui rappelle la porcelaine. Le magnifique profil de femme qui le décore évoque la peinture de Vittore Carpaccio, peintre au goût de l’époque. Autre pièce remarquable, un verre à jambe, prêt de la Wallace Collection de Londres représentant une crucifixion, un des plus beaux exemplaires de verre émaillé français du XVIe siècle.

Limpidité inégalée

Depuis le Moyen-Age, la production de verre à Venise, porte d’entrée du Bassin méditerranéen, est sous l’influence de l’Orient. Le travail des artisans, qui visent à obtenir un verre le plus éthéré possible, aboutit à une innovation technique, le cristallo, une recette qui offre une grande clarté au verre, due à un traitement de purification des cendres. Grâce à cette limpidité inégalée, la production du verre connaît un engouement au milieu du XVe siècle, et on ne dénombre alors pas moins de 25 ateliers sur l’île vénitienne de Murano. Ces productions rencontrent un tel succès en Europe que des verriers vénitiens font le voyage vers la France et s’y installent. La verrerie royale de Saint-Germain-en-Laye devient la plus importante du royaume français avec ses objets « à la façon de Venise ».

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