« Eric Zemmour exploite le sentiment de honte né de Vichy au profit d’une pensée réactionnaire et xénophobe »

Tribune. Les Français ne sont jamais vraiment sortis de l’ombre portée des cinq années qui allèrent de 1940 à 1945. Pour s’en convaincre, il suffit d’observer le débat public des dernières décennies autant que l’actuel succès d’Eric Zemmour. Mais je me contenterai d’indiquer cette réalité qui m’est familière : la France est le pays au monde où sont produits et diffusés le plus grand nombre de documentaires consacrés à la seconde guerre mondiale. Que l’on ne s’y trompe pas : s’ils sont produits et diffusés, c’est parce qu’ils rencontrent une audience jamais démentie, dans toutes les tranches d’âges. Sur les marchés internationaux des films, cette spécificité française ne lasse pas de surprendre. L’imaginaire collectif des Français semble encore sidéré par ces cinq années et par le crime qui, avec le temps, a fini par les représenter : la Shoah.

La douloureuse mémoire de deux épisodes de cette période, la défaite de 1940 et Vichy, tous deux liés, est, je le crois, l’une des causes de la longue crise existentielle, politique et morale que traverse notre pays. La mémoire cuisante de ce « passé qui ne passe pas » explique pourquoi cette page d’histoire peut être aujourd’hui savamment, efficacement et malhonnêtement exploitée, au service d’une pensée réactionnaire et xénophobe. Dans ces événements et dans leur mémoire, il faut chercher quelques clés de compréhension et, peut-être, quelques armes.

Crise de confiance

Tout commence par une défaite. Les Français ne sont jamais entièrement remis de la sidérante débâcle de 1940, qui vit un pays puissant et sûr de lui vaincu en quelques semaines par son ennemi héréditaire. La blessure est d’autant plus vive qu’en théorie, les forces alliées étaient supérieures aux armées allemandes − y compris en nombre de chars et d’avions −, que les dirigeants français ne manquaient pas de rappeler que la France et son empire disposaient de la première armée au monde, et que chacun savait − et sait encore − que la France se battait contre le mal incarné, l’Allemagne nazie. Cette défaite sidérante est à l’origine d’un sentiment d’irrémédiable déclassement, source d’une crise de confiance protéiforme et d’une mélancolie qui n’en finit pas. En outre, cette blessure nourrit durablement le sentiment d’une trahison des élites.

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Cette réaction traverse les temps. Elle chemine dans les inconscients, dans les esprits, dans les familles et elle est singulière, comme l’a constaté l’historien américain Philip Nord. Dans un livre paru en 2017 − France 1940. Défendre la République (Perrin) −, ce chercheur à Princeton remarque que la France est la seule à éprouver un tel sentiment de culpabilité, qui n’existe pas, ou bien moins, chez les autres vaincus de 1940 : les Belges, les Hollandais, dont l’attitude a directement favorisé la victoire nazie ; les Polonais ou les Britanniques, qui ont tant tardé à abandonner leur pusillanimité et leur tentation de pactiser.

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