Et si, le 18 juin 1815, Napoléon avait gagné à Waterloo ?

Au matin du 18 juin 1815, alors que le soleil est levé depuis longtemps, l’Empereur bout d’impatience. Les orages ont détrempé le terrain, empêchant les lourds canons de bronze d’approcher les lignes anglaises de Wellington, sur les crêtes du plateau de Mont-Saint-Jean (à 20 kilomètres de Bruxelles).

LES FAITS

Un autre tracas l’occupe : à 2 heures du matin, il a reçu un message d’Emmanuel de Grouchy, détaché la veille à son aile droite pour poursuivre les Prussiens, battus deux jours avant à Ligny, plus au sud. Le maréchal l’informe que, contrairement aux espoirs de Napoléon (espoirs que ce dernier prend bien souvent pour la réalité), le vieux feld-maréchal Blücher ne s’est pas enfui vers l’est, mais vers le nord. Grouchy ne formule qu’une hypothèse – « on peut peut-être en inférer qu’une portion va joindre Wellington », écrit-il –, mais elle est inquiétante.

A 10 h 30, alors que, le terrain est enfin asséché, l’Empereur s’apprête à donner ses ordres. Son chef d’état-major, le maréchal Soult, arrive avec un nouveau message de Grouchy, envoyé à l’aube. Cette fois, c’est clair : « Sire, tous mes rapports et renseignements confirment que l’ennemi se retire sur Bruxelles pour s’y concentrer ou livrer bataille après s’être réuni à Wellington. (…) Ses officiers se sont vantés de surprendre l’aile droite des Français à Mont-Saint-Jean. » Grouchy est trop loin pour intervenir à temps, Napoléon le sait très bien. Soult conseille de battre en retraite pour rallier ce maréchal. L’Empereur refuse : une retraite serait interprétée à Paris comme une défaite. Mais si l’Anglais résiste jusqu’à ce que le Prussien arrive c’est la catastrophe.

Deux empires s’affrontent

Napoléon a absolument besoin d’une victoire, car il espère qu’elle lézardera la coalition que Londres a, pour la septième fois, mise sur pied contre lui à coups de subsides. Pour la plupart des historiens, comme Thierry Lentz (Waterloo 1815, Perrin, 2015), une victoire en Belgique contre les 100 000 Anglais de Wellington et les 130 000 Prussiens de Blücher n’aurait fait que repousser l’échéance : 250 000 Austros-Allemands, 200 000 Russes, 150 000 Austro-Sardes et 80 000 Espagnols s’apprêtent à envahir la France sur toutes ses frontières.

Mais cette septième et redoutable coalition est en réalité minée par la division. Sous couvert de la haine contre Napoléon, Russes (avec le soutien de Berlin) et Anglais (avec le soutien de Vienne) poursuivent des objectifs diamétralement opposés : aux Pays-Bas, où le tsar veut marier sa cousine au roi Guillaume d’Orange, en Pologne et en Saxe, que Moscou et Berlin veulent annexer respectivement (au grand dam de Vienne), dans les Balkans, où le tsar veut démanteler l’Empire ottoman protégé par les Anglais, en Méditerranée, où les Russes ont installé une base aux Baléares, au Moyen Orient, où ces mêmes Russes guerroient contre la Perse, soutenue par les Anglais… Et jusqu’en Amérique latine, où les colonies espagnoles se sont révoltées, avec l’appui des Anglais, contre Madrid, soutenu par le tsar, ainsi que dans l’océan Pacifique, où les garnisons et comptoirs russes d’Hawaï et de Californie irritent le cabinet de Londres. Comme l’a montré l’historien Alexander Mikaberidze (Les Guerres napoléoniennes – Une histoire globale, Flammarion, 2020), ce sont deux empires à vocation mondiale qui s’affrontent, comme ils le feront tout au long du XIXe siècle.

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