« Eurotrash » de Christian Kracht, la haine de la Suisse

« Un pays, un livre » (22/24). Misanthrope, arrogant ou d’une timidité maladive, voire les trois à la fois, Christian Kracht est de retour. Pas en personne, lui qui fuit les sollicitations, mais sur les tables des libraires. Eurotrash (Kiepenheuer & Witsch, non traduit), sixième roman de l’auteur suisse alémanique exilé à Los Angeles, triomphe en Allemagne et en Autriche, où les critiques sont élogieuses et saluent le nouveau coup de maître de ce fils de bonne famille de 54 ans.

Les louanges se font plus discrètes à Zurich, la puissante métropole financière helvétique, où l’on apprécie modérément les contempteurs du miracle suisse. Christian Kracht, en effet, se sert des coulisses rutilantes de ce pays blindé autant par l’argent que par le souci d’échapper à tout jugement de valeur sur ses turpitudes passées et présentes. Pour les déformer. En clair, on lui reproche de cracher dans la soupe. Par ici, cet art délicat se pratique peu.

« Il est l’auteur le plus important de la Popliteratur, une référence absolue dans un genre punk qui ne respecte aucune forme, dit le critique littéraire Stéphane Maffli. Il a su ringardiser tous les styles en les dépassant. Il est le symbole du renouveau de la littérature allemande, à l’image d’un Michel Houellebecq en France. »

Abrutissement par le cash

Acerbes, cyniques, parfois obscènes, les textes de Christian Kracht détonnent depuis son irruption, teintée de scandale, sur la scène littéraire germanophone, en 1995, avec Faserland, traduit en français aux éditions Phébus en 2019, et dans une trentaine d’autres langues. Faserland suivait un narrateur à travers l’Allemagne, où il errait de ville en ville en avion ou en train rapide pour finalement échouer à Zurich, à la recherche de la tombe de Thomas Mann. Ce monologue en huit chapitres était désabusé, souvent déjanté. Et Kracht s’imposait d’emblée comme le chef de file d’une série d’auteurs germanophones de la génération X, chroniqueurs de la culture médiatique populaire.

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Vingt-six ans après cette entrée en scène fracassante, Eurotrash raconte l’histoire d’une famille richissime, probablement la sienne. Disons juste que dans ces pages, on jette littéralement l’argent par les fenêtres, dans une métaphore de l’abrutissement par le cash. Métaphore ou réalité ? Dans le Spiegel, la critique littéraire Elke Heidenreich note que « la réalité, dans son cas, est définitivement la haine de la Suisse, de ce qu’il trouve être un pays débauché et abîmé par l’argent. La Suisse prend cher dans ce roman, un peu à la manière de ce que Thomas Bernhard infligeait à l’Autriche ».

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