Expo : « Azzedine Alaïa, Peter Lindbergh », l’aiguille et le piqué

L’exposition met en scène des créations d’Azzedine Alaïa et les photos de Peter Lindbergh sur lesquelles elles figurent.

Dans une rue de Paris, en 1988, Marie-Sophie Wilson, mannequin à la moue boudeuse. Le corps longiligne de sa collègue Nadja Auermann, à Tokyo, en 1996. Leur cadette Gigi Hadid, top-modèle du moment, à Paris, en 2019. Fin 2020, la Fondation Peter Lindbergh poste sur son compte Instagram une série d’images réalisées par le photographe allemand et présentant des tenues d’Azzedine Alaïa.

Des images qui montrent la relation amicale et professionnelle qu’ont nourrie pendant des décennies Peter Lindbergh et le couturier franco-tunisien, morts respectivement en septembre 2019 et en novembre 2017. Emue par cet hommage sur le réseau social, Carla Sozzani, présidente de la Fondation Azzedine Alaïa, contacte Benjamin Lindbergh, l’un des quatre fils du photographe, très actif dans la fondation, pour lui proposer un projet réunissant les travaux des deux.

« Exprimer au mieux les identités des femmes »

« Azzedine Alaïa, Peter Lindbergh », dans les locaux de la maison de couture, est autant une exposition de photographie que de mode. Benjamin Lindbergh et Olivier Saillard, commissaire d’exposition et connaisseur de l’œuvre d’Alaïa, ont eu une idée simple, mais originale : disposer systématiquement l’image du photographe allemand à côté de la robe originale. L’œil du visiteur navigue entre le cliché en noir et blanc et la tenue, elle aussi noire ou blanche.

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Comme dans une œuvre de l’artiste conceptuel américain Joseph Kosuth One and Three Chairs, exposée au Centre Pompidou, qui réunit une chaise, une photographie de cette même chaise et un panneau où est inscrite la définition du mot « chaise », l’installation ouvre tout un champ d’interrogations : qu’est-ce qu’une robe ? Qu’est-ce que l’élégance ? Un objet inanimé ou une image ? Qu’est-ce qui fait une tenue ? Celui ou celle qui la porte, celui ou celle qui l’a conçue, ou celui ou celle qui en fait une image ?

Ci-dessous, le styliste et Tina Turner, à Paris, en 1989, dans l’objectif du photographe allemand.

Benjamin Lindbergh et Olivier Saillard présentent ainsi une quarantaine de vêtements, puisés dans les archives de la fondation : longues robes à capuche, bustier et même un étonnant peignoir-éponge. Devant ces habits « vides », on se prend à imaginer les corps des mannequins qui les ont enfilés, Naomi Campbell ou une autre. Même impression devant les images à leurs côtés. Benjamin Lindbergh estime que « ce qui unit le travail des deux, c’est justement cette question du corps » : « Pour Peter Lindbergh, une photographie, c’était toujours l’image d’un être. Et pour Azzedine Alaïa, c’est pareil. Chez les deux, il y a l’idée d’exprimer au mieux les identités des femmes. »

L’époque bénie de l’entertainment

Et à travers toutes ces images, réalisées entre 1983 et 2018 pour des catalogues ou des magazines, c’est une certaine idée de la beauté qui est célébrée. Une élégance métissée, vivante, faite autant de rigueur que de joie de vivre. Un raffinement qui est aussi autant celui de l’actrice Arletty, dont on devine la pose dans quelques images, que de la chanteuse Tina Turner.

A cette dernière, les deux commissaires ont réservé une salle entière. On y voit des robes dont les fils semblent encore trembler d’une interprétation de Proud Mary et les clichés pris pour l’album Foreign Affair (1989). L’exposition fait se replonger dans une époque bénie de l’entertainment qui voyait se croiser une immense chanteuse, un immense couturier et un immense photographe.

Une même nostalgie traverse la dernière salle, où est projeté un film tourné dans les années 1980 sur la plage du Touquet pendant un shooting. « En travaillant sur l’exposition, on a trouvé une photo de cette séance, avec une équipe télé, dit Benjamin Lindbergh, on a cherché et puis on est tombé sur cette vidéo. » Sur l’écran, de jeunes maquilleur, coiffeur, styliste, qui feront tous carrière, habillent des mannequins en Alaïa. L’ambiance est décontractée, chaleureuse. Un rêve de mode.

« Azzedine Alaïa, Peter Lindbergh », à la Fondation Azzedine Alaïa, 18, rue de la Verrerie, Paris 4e, jusqu’au 14 novembre.