Expo : Picasso, étranger, anarchiste, donc suspect

Récépissé de la demande de carte d’identité de Picasso, datant de 1935.

En sortant de l’exposition « Picasso l’étranger », la réflexion qui vient à l’esprit n’est pas : « Pourquoi cette manière de regarder l’artiste le plus connu du XXe siècle ? », mais « Pourquoi maintenant seulement, presque un demi-siècle après sa mort ? ». Serait-il encore aujourd’hui malséant de dire combien Picasso (1881-1973) a été longtemps maltraité par l’Etat français et ses administrations ?

Les faits sont pourtant simples : né en Espagne, ayant accompli la quasi-totalité de son œuvre en France, Picasso demeure néanmoins jusqu’à sa mort un émigré qui n’a jamais obtenu la nationalité française. Elle lui est refusée jusqu’à la seconde guerre mondiale. Après, elle ne lui est plus guère utile. Sa célébrité, sa fortune et jusqu’à ses accointances avec le communisme en font désormais une star. Les musées français, qui l’ont ignoré jusque-là, lui font la cour pour recevoir des dons, et le film d’Henri-Georges Clouzot Le Mystère Picasso reçoit le Prix spécial du jury au Festival de Cannes, en 1956. A ce moment-là, le problème de son statut administratif ne se pose plus.

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Archives policières, fiscales…

Mais avant ? Le sujet est traité avec clarté dans l’exposition conçue par l’historienne Annie Cohen-Solal et dans le livre qu’elle publie simultanément, Un étranger nommé Picasso (Fayard, 748 pages, 28 euros). L’un et l’autre suivent l’ordre chronologique. L’un et l’autre se fondent sur une anthologie d’œuvres et sur une quantité impressionnante d’archives.

Les œuvres sont, pour certaines, très connues : la célébrissime Fillette à la corbeille fleurie, de 1905, et le non moins illustre Homme à la mandoline, de 1911. D’autres le sont moins, paysages d’un artiste réputé peu intéressé par ce genre, mais qui n’en est pas moins l’auteur de l’étonnamment lumineux Café à Royan – étonnamment, car peint en août 1940 – et de Fumées à Vallauris, de janvier 1951, où transparaissent les géométries de son cubisme d’autrefois.

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Dessins et gravures fixent des moments et des endroits de sa vie : Montrouge (Hauts-de-Seine) en 1917, la rue La Boétie en 1920, Fontainebleau (Seine-et-Marne) à l’été 1921, le manoir du Boisgeloup (Eure), à partir de 1930, les diverses résidences sur la Côte d’Azur ensuite. Cette biographie en images, qui finit au château de Vauvenargues (Bouches-du-Rhône), est la trame du récit.

« Coq tricolore à la croix de Lorraine » (1945), de Pablo Picasso. Paris, Musée national Picasso.

Sur ce canevas viennent s’attacher des objets bien plus humbles : des lettres en quantité, à la main ou à la machine, en espagnol ou en français, et, surtout, des imprimés et des déclarations qu’il a fallu remplir, des rapports aux signatures mal lisibles. Ce sont les pièces du « dossier Picasso », recomposé en cherchant dans des archives administratives. Celles-ci sont de quatre types : policières, fiscales, bancaires et muséales. Si instructives soient celles qui relèvent des trois dernières catégories, elles ne peuvent rivaliser en intérêt avec les premières, car celles-ci montrent combien l’artiste est tenu, jusqu’à la Libération, pour suspect aux yeux des services de la Préfecture de police.

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