« Exposer les statues déboulonnées ? Le débat peut raviver les passions, mais c’est moins risqué que de le mettre sous le tapis »

Chronique. Il y a un an, le 7 juin 2020, dans la ville anglaise de Bristol, une statue de l’esclavagiste Edward Colston (1636-1721) est déboulonnée et jetée dans les eaux de l’Avon, lors d’une manifestation du mouvement Black Lives Matter. Les images font le tour du monde. Un an après, la cité portuaire crée de nouveau l’événement avec cette sculpture, un projet inédit et audacieux qu’il faudra suivre de près.

La statue en bronze, repêchée aussi vite qu’elle fut plongée dans l’eau, a été restaurée tout en conservant la peinture rouge sang sur son visage. Les graffitis dessinés ont été « stabilisés ». Elle est exposée, gratuitement, du 4 juin au 5 septembre, dans un musée de la ville, le M Shed. Pas tant pour être magnifiée qu’un interrogée. Elle est contextualisée par des textes et une chronologie des événements, aussi par des pancartes brandies dans la foule de 10 000 personnes, lors du fameux 7 juin. Des conférences parachèvent l’événement.

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Surtout, les visiteurs de l’exposition sont invités à donner leur avis sur le déboulonnage et sur le devenir de la statue. La remiser ? L’exposer dans un musée ? La replacer dans la ville, mais où et comment ? Les habitants qui n’ont pas envie de venir peuvent répondre au questionnaire en ligne. Le sondage est effectué par la commission We Are History Bristol (« nous sommes l’histoire de Bristol »), présidée par Tim Cole, un professeur d’histoire à l’université de la ville, qui, en tenant compte des résultats, donnera ses recommandations. Le questionnaire sera mis à disposition du public, des chercheurs et des écoles.

Un « morceau de poésie historique »

L’opération est contestée. Certains auraient voulu voir la statue croupir dans les eaux du port ou finir dans un hangar, alors que d’autres, notamment les militants du groupe Save Our Statues, pensent qu’une telle exposition est une humiliation de plus pour cette figure locale. Car si Colston a bâti sa richesse sur le commerce triangulaire – des milliers d’Africains, tombés malades, ont été jetés à l’eau durant les traversées. Il a aussi placé une bonne partie de sa fortune dans le développement de Bristol, son nom figurant un peu partout au fronton de lieux publics et privés.

Le maire travailliste, Marvin Rees, 49 ans, est au cœur de cette initiative. Son père est jamaïcain, sa mère blanche, et il a grandi dans un quartier ouvrier de Bristol. Premier maire noir d’une grande ville d’Europe, il est déchiré par un déboulonnage qu’il a qualifié de « morceau de poésie historique ». L’homme était pour, le maire contre. Il assume ses contradictions, ajoutant que le monde entier est plein de contradictions.

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