Exposition : à Colmar, l’expressionnisme athlétique en grisaille de Yan Pei-Ming

« Col rouge » (1987), de Yan Pei-Ming, technique mixte sur toile.

Yan Pei-Ming, c’est d’abord une histoire remarquable. Né à Shanghaï en 1960 dans un temple bouddhiste désaffecté, il manifeste très tôt ses capacités de dessinateur et de peintre, ce qui n’empêche pas qu’il soit refusé en 1979 au concours d’entrée à l’Ecole des beaux-arts de Shanghaï pour cause de bégaiement. Emigré en France l’année suivante, il n’est pas non plus admis aux Beaux-Arts de Paris en 1981. Il subsiste alors en travaillant alternativement dans un atelier de maroquinerie du Marais et dans un restaurant chinois de Dijon, ville où il est accepté aux Beaux-Arts, l’année même où il est refusé à Paris.

Après ces débuts difficiles, sa notoriété s’établit vite et, une décennie plus tard, il montre ses œuvres dans des galeries et des musées un peu partout dans le monde. Quand, en 1997, le Musée Ludwig de Cologne acquiert son monumental Portrait de Mao en diptyque de 1990, il est déjà une figure de l’art international et a depuis conservé ce statut : il est un des rares peintres français connus internationalement aujourd’hui. Qu’une cinquantaine de ses œuvres, dont plusieurs de très grand format, soient exposées au Musée Unterlinden de Colmar, qui a maintes fois marqué son intérêt pour la peinture contemporaine, ne devrait donc pas être une surprise, plutôt une consécration de plus dans une carrière brillante.

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Mais ce n’est pas tout à fait aussi simple. Yan Pei-Ming a en effet une autre particularité, son exceptionnelle dextérité. Celle-ci est visible dès les autoportraits et portraits qu’il dessine sur papier avant de quitter la Chine et dont une série est présentée ici. A moins de 20 ans, alors qu’il n’a pour exemples que les images de propagande maoïste réalisées selon la méthode du réalisme socialiste, ce débutant est à son aise, trait précis, modelé et clair-obscur maîtrisés. On ne peut expliquer cette virtuosité native, mais il est aisé de constater que Yan Pei-Ming exécute ses immenses ou moins grandes compositions actuelles avec autant de sûreté de main et d’œil. Il ne s’agit plus de réalisme descriptif comme jadis, mais d’un expressionnisme gestuel qui suggère les formes par de grandes touches se recouvrant dans une pluie d’éclaboussures. Les visages et les corps se dégagent de ces flux et reflux qui ne se figent pas, de sorte que le sujet semble être en permanence en train d’émerger d’une eau sombre ou de la nuit.

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Les couleurs se réduisent à des nuances de gris, de la cendre la plus pâle au charbon le plus luisant. Plus rarement, la grisaille cède la place à des nuances de rouge sang ou de bleu-vert sombre. Les entrecroisements et superpositions de touches larges et appuyées arrêtent d’autant plus le regard que les toiles ont jusqu’à quatre mètres de haut et sont souvent organisées en séries, ce qui accroît encore leur présence matérielle et leur présence visuelle. Celle-ci est à son paroxysme au deuxième étage de l’exposition, du triptyque Nom d’un chien ! Un jour parfait (2012), qui réinterprète par l’autoportrait le thème de la résurrection du Christ, à Pandémie, immense scène nocturne d’enterrement des morts peinte en 2020.

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