Exposition : Edgar P. Jacobs, le dessinateur qui révolutionna la BD

Planche extraite du « Secret de l’Espadon », d’Edgar P. Jacobs.

Et si ce n’était pas Hugo Pratt mais Edgar P. Jacobs l’inventeur du roman graphique ? Surprenante, l’hypothèse est développée dans l’exposition « Le Secret des Espadons », qui se tient au Centre belge de la bande dessinée (CBBD), à Bruxelles, et célèbre le 75e anniversaire de la création des Aventures de Blake et Mortimer, l’une des séries les plus célèbres de la bande dessinée franco-belge.

Pour les exégètes du 9e art, c’est un fait acquis : La Ballade de la mer salée, premier opus de la série Corto Maltese, long de 168 pages, publié au mitan des années 1960 et 1970 en Italie et en France, est l’album qui a révolutionné la BD. Pour la première fois, un auteur, l’Italien Hugo Pratt, osait s’extraire du format standard de 44 ou 46 pages et affichait une ambition artistique proche de celle de la littérature classique.

Vingt ans plus tôt, Jacobs avait pourtant été précurseur. Réalisé en urgence pour le lancement du premier numéro du Journal de Tintin, en septembre 1946, son Secret de l’Espadon totalisait 146 pages à la fin de la publication dans l’hebdomadaire, deux ans plus tard. Ce n’est que lors de l’édition des premiers albums, à partir de 1950, que l’histoire fut scindée en deux tomes. « Après-guerre, le papier était rare et cher. L’éditeur a donc demandé à Jacobs de couper son histoire en deux », explique Daniel Couvreur, l’un des commissaires de l’exposition.

Etonnante lettre

Révolutionnaire, Edgar P. Jacobs le fut à bien des égards. Lorsqu’il se lance dans l’aventure Blake et Mortimer, le dessinateur belge a déjà plus de 40 ans. Marqué par les combats de la guerre de 1939-1945, où son frère a perdu la vie, l’ancien baryton à l’Opéra de Lille écrit un scénario où il met en scène un troisième conflit mondial, ne cachant rien des destructions et des horreurs commises dans de telles circonstances. Un pari, au moment où la BD est dominée par Tintin. « Mais le succès fut immédiat. Pour la première fois, un auteur de BD prenait les jeunes au sérieux », salue Daniel Couvreur.

Outre son propos plus adulte, Jacobs est aussi le premier à donner de l’importance aux détails. Avant lui, les auteurs ne s’embarrassaient pas de vraisemblance, les décors étaient souvent expédiés, les objets imaginaires… Ancien illustrateur de catalogues de grands magasins, le dessinateur belge veut au contraire que tout sonne « vrai ». Pour trouver où localiser la base secrète des Espadons, il va jusqu’à échanger avec l’explorateur François Balsan, qui lui suggère de choisir le détroit d’Ormuz. Une étonnante lettre exposée à Bruxelles atteste de cette collaboration.

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