Exposition : les colères de Charlotte Perriand en photomontages

Ce n’est pas la part la plus connue de l’œuvre de Charlotte Perriand (1903-1999), que ses travaux d’architecte et de designer, ses mobiliers aux formes épurées, ses collaborations avec Jeanneret, Le Corbusier et bien d’autres, placent au premier plan de son époque. C’est une part non moins importante : dans les années 1930 et particulièrement au temps du Front populaire, Perriand a voulu mettre en accord ses convictions politiques de gauche et son activité artistique.

On s’attendrait sans doute à des projets architecturaux et urbanistiques, mais, désireuse d’agir vite et de façon accessible au plus grand nombre, Perriand a cherché à apostropher ses contemporains de façon très immédiate et brutale en concevant et déployant des photomontages monumentaux. Ils n’ont pas subsisté, mais il en reste assez d’images et d’archives pour les reconstituer et décrire leur genèse : tel est le but de « Charlotte Perriand, comment voulons-nous vivre ? Politique du photomontage », l’une des expositions les plus instructives des Rencontres de la photographie d’Arles 2021.

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On ne saurait prétendre que celles-ci lui ont accordé un lieu prestigieux. Elle se tient au premier étage, peu lumineux, d’un magasin Monoprix. Avantage ou inconvénient : on peut profiter de la visite pour acquérir un maillot de bain, un bob ou une paire de tongs. Perriand excellait elle-même à tirer parti des lieux les moins accueillants, et aurait donc probablement accepté cette situation inattendue.

Révolution de l’habitat

Trois photomontages sont réunis. La Grande Misère de Paris avait été présentée en janvier et février 1936 à la IIIe Exposition des Arts Ménagers, 16 mètres de longueur, de 3 à 5 mètres de hauteur. Comme son titre l’annonce, elle dénonce les conditions de vie misérables de celles et ceux qui se logent comme ils peuvent dans les « zones », quartiers insalubres de la périphérie parisienne. Dans un second temps, elle appelle à une révolution de l’habitat, des moyens de transports et de l’hygiène. L’accueil des officiels fut, comme on l’imagine, réservé : « Je fus taxée de communisme, écrit Perriand dans son autobiographie. Mais j’étais dans un état de droit et je gardais ma liberté de penser et de m’exprimer. »

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Le deuxième photomontage est destiné à la salle d’attente du ministère de l’agriculture, à la demande de Georges Monnet, ministre de l’agriculture du Front populaire de 1936 à 1938, et reste en place aussi longtemps que celui-ci. Trois murs de l’antichambre sont occupés par une construction d’images, de cartes et de statistiques, dont les vues prises par François Kollar en 1936 permettent de mesurer la force d’expression. « Double provocation », en a dit son autrice plus tard, « par le programme représenté d’une part, et par son mode d’expression – iconoclaste – d’autre part. »

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