Exposition Morozov à la Fondation Vuitton : un extraordinaire inventaire

Portrait du collectionneur Ivan Abramovitch Morozov par Valentin Serov, à Moscou, en 1910.

La Collection Morozov, dit-on. Il serait plus exact de dire les collections Morozov puisqu’il y eut deux acquéreurs, les frères Mikhail (1870-1903) et Ivan Morozov (1871-1921), le second ayant continué le travail engagé par son frère aîné après la mort précoce de celui-ci. Et encore est-ce là une version simplifiée de l’histoire car elle omet Margarita, veuve de Mikhail, et les conseillers, dont le principal était le peintre Valentin Serov (1865-1911), portraitiste et ami de la famille. Autre raison d’employer le pluriel : les Morozov constituèrent deux collections, l’une d’art français contemporain – plus de deux cents peintures et sculptures – et l’autre d’art russe – environ quatre cents pièces.

Dessein patrimonial et patriotique

Ceci s’accomplit en à peine plus d’une décennie, de l’Exposition universelle de Paris en 1900 à la première guerre mondiale. Cette rapidité, rendue possible par la fortune familiale constituée dans l’industrie textile à partir du milieu du XIXe siècle, suffit à suggérer qu’il y a là plutôt l’exécution d’un programme que la satisfaction de désirs personnels. Ce que confirme ce fait : en 1910, Margarita, conformément à ce qu’il a voulu, transmet la collection de Mikhaïl à la Galerie nationale fondée en 1892 par un autre collectionneur privé moscovite, Sergueï Tretiakov (1892-1937). Comme celui-ci, les Morozov agissent dans un dessein patrimonial et patriotique. En cela, ils se distinguent de l’autre grand collectionneur russe, Sergueï Chtchoukine (1854-1936) qui, certes, ouvre son hôtel particulier le dimanche aux visiteurs, mais dont la collection ne devient nationale que par un décret de Lénine en 1918 et qui était mû par une passion individuelle plus que par un projet muséal général.

Celui-ci se voit dans le parcours qu’a conçu Anne Baldassari à la Fondation Vuitton en tirant autant que possible parti de l’architecture malcommode de Frank Gehry. Il commence comme il se doit par la galerie des portraits de la famille qui sont une démonstration de richesse et de respectabilité, exécutés pour les plus vivants dans un style inspiré de Manet et, pour les autres, dans celui des peintres officiels de la IIIe République. Ces présentations faites, suivent, jusqu’à l’ultime salle, des ensembles dont la cohérence est la première qualité et le principe essentiel. L’accrochage est, sur ce point, très démonstratif. Cette notion d’ensemble et la volonté de cohérence ayant déterminé la politique d’achat de Mikhaïl et, plus encore, d’Ivan, elle commande aussi leur présentation à Paris. Il n’y a guère qu’une exception à la règle : La Ronde des prisonniers (1890) de Van Gogh, seule dans une salle, décision que la puissance d’expression de ce petit tableau justifie.

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