Exposition Morozov à Paris : une bonne entente scientifique au service du « soft power »

Emmanuel Macron et Vladimir Poutine, au Château de Versailles, en mai 2017. Les présidents français et russe ont tous deux préfacé le catalogue de l’exposition Morozov, qui s’ouvre le 22 septembre à la Fondation Vuitton, à Paris.

Il est peu fréquent que le catalogue d’une exposition soit préfacé par deux présidents : celui de « La Collection Morozov. Icônes de l’art moderne » l’est par Vladimir Poutine, pour la Fédération de Russie, et par Emmanuel Macron pour la France qui accueille la collection à partir du 22 septembre. Un exemple de « soft power », mais aussi une opération qu’aucun musée national et fort peu d’institutions privées peuvent mener à bien. La bureaucratie russe n’a ainsi rien à envier à son homologue française, mais le président Poutine, impressionné semble-t-il par le succès de Chtchoukine, a voulu que cette exposition se tienne, ce qui a mis beaucoup d’huile dans les rouages.

Equiper les musées russes

Certes, il y a des rapports privilégiés entre le groupe LVMH et les institutions culturelles russes, dont il est un grand mécène. Mais il y a aussi les relations anciennes que deux femmes, Suzanne Pagé, directrice artistique de la Fondation Louis Vuitton, et Anne Baldassari, commissaire des expositions Chtchoukine puis Morozov, ont su tisser de longue date avec leurs confrères russes.

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La première, quand elle dirigeait le Musée d’art moderne de la Ville de Paris, avait ainsi réussi à emprunter un monument, La Danse, réalisée par Matisse pour Chtchoukine. La seconde, lorsqu’elle dirigeait le Musée Picasso de Paris, avait organisé une grande rétrospective du peintre en Russie, qui fut un succès, mais avait aussi permis d’établir entre historiens d’art des deux pays des relations de confiance et de travail. L’entente franco-russe a d’abord été scientifique.

Cependant, les œuvres sont très fragiles, leur restauration complexe. Les professionnels russes sont extrêmement compétents, mais dans un grand dénuement, notamment sur le plan du matériel. Dès l’exposition Chtchoukine, la Fondation Louis Vuitton a donc contribué à équiper les musées russes concernés en instruments d’analyse de pointe, des outils de haute technologie comme des tables aspirantes, des microscopes, et à former à leur utilisation les restaurateurs locaux. Une responsable française de la conservation préventive, la restauratrice Claire Bergeaud, a été associée à l’opération dès le début du projet.

Des œuvres, trop fragiles, sont restées en Russie. « Durant la guerre, précise Anne Baldassari, elles étaient conservées en Sibérie, par – 40 °C, et certaines ont beaucoup souffert »

Tous les tableaux ont été restaurés, cadres compris, et protégés par des vitres antireflet, ce qui permet de les faire venir en toute sécurité, mais aussi d’envisager des prêts ultérieurs. Le montant n’est pas précisé par la Fondation Louis Vuitton, mais, quand on sait qu’une vitre de moyen format coûte plusieurs milliers d’euros, on imagine les coûts faramineux. Hors de portée des musées russes comme de la plupart des musées du monde. C’est là que la puissance financière du groupe LVMH peut faire la différence. Et fait évoluer, dit Anne Baldassari, « autant les rapports humains que l’histoire de l’art : de telles études permettent de changer complètement la perception des tableaux ». « Nous avons pu pour la première fois les analyser en profondeur », ajoute-t-elle.

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