Exposition Morozov : le choix de la dispersion des artistes russes

« Autoportrait et portrait  de Piotr Kontchalovski » (1910),  par Ilia Machkov.

A la différence des œuvres des Français, celles de leurs contemporains russes ne sont pas réunies en ensembles cohérents, à l’exception des portraits de famille de la première salle. Ce choix de la dispersion a pour effet tantôt de créer des surprises, tantôt de manifester des relations artistiques méconnues. Il est ainsi audacieux de placer à proximité le symboliste et cauchemardesque Lilas de Mikhail Vrubel, buisson de fleurs mauves hanté par deux revenants ou deux spectres, et les jardins verdoyants et tranquilles de Monet.

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A l’inverse, rapprocher Natalia Gontcharova et Martiros Sarian de Derain, c’est montrer de façon peu contestable que, grâce aux Morozov et à Chtchoukine, Van Gogh, Gauguin et le fauvisme ont été regardés et compris en Russie dès 1907. La démonstration serait plus complète si les Allemands de Die Brücke – Kirchner, Nolde, etc. – y prenaient part. Mais les peintres de Dresde, comme ceux de Munich, n’étaient pas inscrits au programme d’achat des Morozov, sans que l’on sache les causes de leur germanophobie picturale. Tout aussi convaincante – presque trop – est la comparaison entre le sculpteur de baigneuse Sergueï Konenkov et son modèle Maillol.

Crudité et schématisme accentué

Cependant le moins attendu est la décision de la commissaire Anne Baldassari d’insérer à proximité de Cézanne des œuvres de peintres russes qui n’ont pas appartenu aux Morozov mais entretiennent un rapport avec Cézanne, que leurs auteurs connaissent justement grâce aux collections moscovites. Surgissent donc à proximité de l’Autoportrait en casquette et du Fumeur de pipe les autoportraits et portraits brutalement géométrisés en grand format de Piotr Kontchalovski et de son ami Ilia Machkov.

Ce serait peu dire qu’ils dédaignent la nuance quand ils dressent leurs grands bonhommes aux bras tubulaires et aux faces patibulaires. Cette crudité et un schématisme accentué sont ce qu’ils retiennent de Cézanne, particulièrement de sa période dite « couillarde » par l’histoire de l’art, terme que Machkov reprend presque littéralement dans la toile où il se peint en compagnie de Kontchavolski, habillés, si l’on peut dire, en lutteurs de foire.

Comme pour rendre plus flagrante encore la singularité de ce cézannisme russe, deux des rares Picasso qu’Ivan Morozov acquit sont accrochés à proximité, l’Acrobate à la boule de 1905 et le Portrait d’Ambroise Vollard de 1910. Vollard est le galeriste chez lequel Morozov acheta la plupart de ses Cézanne et aussi ce Picasso, l’une des toiles majeures de l’histoire du cubisme – et la seule œuvre cubiste que le collectionneur russe posséda. Son harmonie d’angles et de gris contraste plutôt violemment avec les toiles contemporaines des Moscovites.

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