Exposition « The Power of my Hands » : seize artistes africaines métamorphosent l’intime

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« Mombathiseni », de Buhlebezwe Siwani (installation, 2020).

Créer à partir de l’intime, la vie quotidienne, le cercle familial, et ainsi parler du corps, de la transmission, de l’émancipation. Voilà ce que proposent les seize artistes, toutes des femmes africaines, de l’exposition « The Power of my Hands », présentée au Musée d’art moderne de Paris dans le cadre de la saison Africa2020.

Le parcours offre au visiteur une multiplicité de regards et d’approches artistiques, entre peinture, photographie, poterie ou performance. Les toiles oniriques de la Zimbabwéenne Portia Zvavahera côtoient ainsi le kimono Holy Moutain de la Kényane Grace Ndiritu et les sacs en plastique brodés de la série O Fardo de l’Angolaise Ana Silva.

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« The Power of my Hands » est par essence « un geste féministe », écrit Julie Crenn, critique d’art, dans un essai inédit pour le catalogue de l’exposition. Les artistes femmes sont encore sous-représentées dans les musées ou les galeries, et plus encore lorsqu’elles viennent du continent africain.

L’exposition entend mettre en valeur ces créatrices africaines, originaires de pays lusophones et anglophones, afin de lever un coin de voile sur une scène contemporaine peu connue en France. L’autre objectif, selon Odile Burluraux, co-commissaire de l’exposition, est de « toucher un public plus vaste, qui ne vient pas d’habitude au musée, un public peut-être plus jeune, plus diversifié ».

La condition des femmes sur le continent

Les artistes mises à l’honneur au Musée d’art moderne de Paris abordent chacune à leur façon la condition des femmes sur le continent. Leurs œuvres, reflets de leur identité culturelle et de leur histoire personnelle, sont aussi investies d’une dimension profondément politique.

« Ma pratique artistique se situe dans le contexte des traumatismes non résolus de l’esclavage racial, du colonialisme et de l’apartheid, ainsi que des structures socialement enracinées du patriarcat et de la culture du viol », écrit par exemple la Sud-Africaine Gabrielle Goliath dans le catalogue.

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Sa création, intitulée Roulette, est au premier abord difficile à cerner : sur le sol, un simple paillasson est orné d’une inscription prévenant d’un danger pour l’audition. Un casque pend normalement du plafond – à cause de la pandémie, il a été remplacé par une douche sonore. Toutes les trois heures, la détonation d’une arme à feu déchire le silence de la pièce : une déflagration au rythme des féminicides en Afrique du Sud.

Les activités domestiques, souvent associées à l’ennui et au cantonnement de la femme dans son foyer, servent d’inspiration à de nombreuses artistes. La lenteur inhérente à la broderie, la couture, la peinture nourrit leur réflexion.

Se réapproprier des sujets défendus

La Sud-Africaine Buhlebezwe Siwani, une isangoma (guérisseuse traditionnelle), décrit même la répétitive réalisation des torsades en laine de Mombathiseni, première œuvre de l’exposition, comme une expérience méditative. Presque un affront au monde contemporain, qui pousse toujours à plus de productivité.

Certaines artistes se réapproprient des arts et des sujets défendus. Stacey Gillian Abe sculpte ainsi des vulves en argile, alors qu’il est interdit de représenter les parties intimes dans sa culture lugbara, présente dans l’Ouganda occidental.

Même problématique pour la Mozambicaine Reinata Sadimba. L’art figuratif tout comme le sujet de la grossesse sont tabous pour les femmes makondé, cette population de langue bantoue d’Afrique australe dont elle est issue. La céramiste et sculptrice, qui s’est déguisée en homme une partie de sa carrière, façonne pourtant des créatures anthropomorphes, dont certaines sont représentées enceintes ou en train d’accoucher.

Peu importe le support, ces artistes « prennent en main leur environnement », affirme Odile Burluraux. Elles portent un regard engagé sur la société qui les entoure, contribuant peut-être, par leur travail et leurs projets, à la transformer.

« The Power of my Hands », de Keyezua (tresses de cheveux synthétiques, 2015).

Tel est le sens du titre de l’exposition « The Power of my Hands » (« le pouvoir de mes mains ») qui est aussi celui d’une œuvre réalisée par l’artiste angolaise Keyezua. Cette composition de tresses de cheveux synthétiques est un hommage à l’histoire de l’art et au célèbre Carré noir sur fond blanc (1915) de Kasimir Malevitch. Elle évoque aussi le concept du temps et de la transmission intergénérationnelle, les mères africaines pouvant passer des heures à tresser les cheveux de leurs filles.

« The Power of my Hands » raconte enfin la solidarité et la sororité qui lie les femmes africaines, comme lorsqu’elles se coiffent les unes les autres, en famille ou dans les salons.

« The Power of my Hands » au Musée d’art moderne de Paris, jusqu’au 22 août.