« Exxon a toujours été à la pointe des manœuvres dilatoires face au changement climatique »

En octobre 2018, Darren Woods, PDG du groupe ExxonMobil, faisait une annonce tonitruante : Exxon consacrerait un million de dollars au lobbying en faveur d’une taxe carbone américaine. Beaucoup d’encre a coulé pour expliquer cette décision. Exxon souhaiterait rompre avec son passé climatosceptique et peser sur les procès intentés contre elle par différentes villes américaines ; la taxe carbone reporterait à plus tard l’interdiction des moteurs à explosion ; mieux encore : fixée à 40 dollars la tonne, elle exclurait le charbon de la production électrique, accroissant d’autant le marché du gaz naturel dont Exxon est un acteur majeur…

La discussion en était là quand Keith McCoy, responsable du lobbying d’Exxon à Washington, a malgré lui donné récemment une explication déroutante de simplicité. Enregistré à son insu par Greenpeace lors d’un appel vidéo rendu public le 30 juin, il explique qu’Exxon défend la taxe carbone… parce qu’elle n’existera jamais ! Elle n’est qu’un sujet de controverse, intéressant mais futile. Trop impopulaire, elle ne sera jamais acceptée, ni par les Américains, ni par leurs représentants. La défendre permet de passer pour écologiste et d’occuper le terrain : la proposition fournit une marotte aux économistes, aux environnementalistes, aux politiciens. Et pendant ce temps Exxon peut pomper tranquille.

Une histoire fallacieuse de l’énergie

Cet aveu doit être pris au sérieux car Exxon a toujours été à la pointe des manœuvres dilatoires face au changement climatique. Prenons par exemple l’idée de « transition énergétique ». En octobre 1982, Edward David, directeur de la recherche et développement d’Exxon, prononce un grand discours devant les climatologues américains. Il n’est pas encore climatosceptique : le péril existe, il pourrait même devenir grave au XXIe siècle. Mais la question intéressante est : quel phénomène se réalisera en premier ? La catastrophe climatique ou bien la « transition énergétique » ? C’est là son thème-clé : le mix énergétique change de manière aussi certaine que le climat.

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« Tout le monde sait », affirmait alors le cadre d’Exxon, « que nous sommes entrés dans une transition énergétique », processus lent mais inexorable. Et il fonde cette affirmation sur l’histoire : les Etats-Unis, aux XIXe et XXe siècles, auraient connu deux transitions énergétiques : l’une du bois au charbon, la seconde du charbon au pétrole. La troisième transition, celle en cours, débarrassera le monde des fossiles et installera « un mix de ressources renouvelables qui ne poseront pas de problème de CO2 ». Science, capitalisme et innovation ont produit des transitions par le passé : surtout ne les entravons pas.

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