Fabrice Luchini : « Je ne suis pas doué pour le bonheur, je suis doué pour le travail »

Par Vanessa Schneider

Publié aujourd’hui à 03h43

Fabrice Luchini, 69 ans, est l’un des acteurs les plus appréciés des Français. Il mène de front une carrière cinématographique qui lui a valu onze nominations aux Césars et remplit les théâtres avec ses spectacles consacrés aux textes des grands écrivains. Il est actuellement à l’affiche du Théâtre des Bouffes parisiens avec Portraits et Des écrivains parlent d’argent.

Je ne serais pas arrivé là si…

Si maman ne m’avait pas fait prendre la ligne de bus 80 pour quitter notre 18arrondissement et m’emmener dans ce salon de coiffure pour riches bourgeois avenue Matignon. J’avais 14 ans et ça n’allait pas du tout à l’école. Ma mère a déniché une petite annonce dans France Soir et m’a dit : « On t’a trouvé du boulot. »

Pourquoi la coiffure ?

Elle voulait avant tout me protéger des intempéries. Ses conditions de vie étaient difficiles. Elle était femme de ménage et aidait mon père dans son commerce de fruits et légumes. La boutique n’était pas chauffée, ils avaient froid en hiver. Elle n’avait qu’une obsession : me mettre à l’abri du mauvais temps. Ce qui m’étonne encore, c’est que, bien qu’issue d’un milieu incroyablement modeste, elle n’avait pas le trac de taper dans le 8e arrondissement qu’elle ne connaissait pas, si ce n’est pour nettoyer très tôt le matin les bureaux du Figaro et de Jour de France.

Qui étaient vos parents ?

Mon père, Adelmo, est né en Italie, d’une famille partie dans l’est de la France pour travailler dans les usines de Longwy. Ils vivaient à Villerupt, une ville quasiment italienne. Quand la guerre a éclaté, il a choisi la nationalité française, est parti au front puis a été fait prisonnier jusqu’à la fin.

En 1947, à Paris, il a rencontré ma mère, Hélène, une jeune fille de l’Assistance publique de Nevers qui avait été placée dans des fermes. Mon père a commencé par ouvrir une boutique de quatre saisons, il allait aux Halles la nuit, il travaillait comme un forcené. C’était un grand anxieux jamais content de lui, il voulait à tout prix réussir. C’était un gaulliste effréné qui n’aimait pas les communistes. Sa valeur, c’était l’effort individuel. Mes parents ont envoyé mes deux grands frères en pension et m’ont gardé. J’étais très fusionnel avec ma mère, j’avais pour elle une admiration totale.

J’ai reçu une éducation pleine d’amour même si je ne voyais pas mes parents de la semaine tant ils étaient occupés. J’allais à l’école de la rue de Clignancourt. L’été, on partait en Italie sur les grandes plages populaires de Rimini. On y allait en voiture, ça nous prenait deux jours, on logeait dans une pension de famille, ce sont de très bons souvenirs. Mes parents rêvaient que je fasse des études mais j’étais incompétent. Je ne comprenais rien à ce qu’on me disait, je ne parvenais pas à me concentrer, je préférais imiter le pape. J’ai été renvoyé. On m’a mis dans une école de comptabilité, mais je n’y arrivais pas davantage. Je n’avais aucun centre d’intérêt à part porter des pulls en shetland et regarder les filles. Les femmes m’obsédaient, je les regardais comme des êtres supérieurs pleins de grâce.

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