Face à sa nouvelle communauté écologiste, Saint-André entre deux eaux

Par et Stéphane Lavoué

Publié aujourd’hui à 06h00, mis à jour à 16h51

Son fief, c’est « viscéral ». Sur ces terres humides traversées de cours d’eau, cinq générations se sont succédé depuis le milieu du XIXe siècle, développant les cultures céréalières et agrandissant le troupeau de vaches laitières. Jean-Louis Nogues, 47 ans, agriculteur « conventionnel » et éleveur, raconte quelques bribes du roman familial en soignant ses veaux, ajustant de temps à autre son robot de traite flambant neuf. Il aime se souvenir que son grand-père avait quinze frères et sœurs, tous nés dans la ferme de Saint-André-des-Eaux, petit bourg des Côtes-d’Armor, perdu au creux des champs de maïs et de colza.

Jean-Louis Nogues, 47 ans, maire de Saint-André-des-Eaux (Côtes-d’Armor), dans sa ferme, le 28 août 2021.

Dans la ferme des Nogues, chaque parcelle a une histoire qu’on entretient. Le petit muret avec la porte en bois juste derrière l’étable ? On le garde, c’est un vestige de la Seconde Guerre mondiale. Dans l’ancien poulailler, la famille planquait des armes pour les réseaux de la Résistance, sous les nids des poules. « Un jour, un Allemand est venu se servir des œufs, comme ils le faisaient souvent dans les fermes de la région. Nous étions tétanisés, même si certains soldats étaient bienveillants », explique Robert Nogues, 84 ans, père de Jean-Louis. Le soldat allemand n’y a vu que des œufs. Ou alors il n’a rien dit, on ne le saura jamais.

100 « Fragments de France »

A six mois de l’élection présidentielle, Le Monde brosse un portrait inédit du pays. 100 journalistes et 100 photographes ont sillonné le terrain en septembre pour dépeindre la France d’aujourd’hui. Un tableau nuancé, tendre parfois, dur souvent, loin des préjugés toujours. Ces 100 reportages sont à retrouver dans un grand format numérique.

Dans cette famille d’agriculteurs, d’autres choses se transmettent. La politique par exemple. Depuis 1941, trois générations d’hommes ont été élus à la mairie de Saint-André-des-Eaux, pour porter les valeurs de « gauche » et de l’agriculture. Jean-Louis Nogues a été réélu en 2020 avec plus de 70 % des voix. Ici, on est encarté au Parti socialiste, parce que, comme dit Alexandra Nogues, aide-soignante au centre hospitalier de Dinan et épouse de Jean-Louis, à la « quête des profits », on préfère « l’esprit de partage ». La lutte des classes se joue entre les « petits », les éleveurs laitiers de petites exploitations – Jean-Louis Nogues rappelle que le prix du lait n’a pas changé depuis presque quarante ans – et les « riches », les « cochonniers » – les éleveurs de porcs, comme on les appelle dans la région –, dont tout le monde soupçonne qu’ils mènent grand train : chalet à la montagne et maison de mer sur la côte.

Robert Nogues, le père de Jean-Louis, dans la ferme familiale à Saint-André-des-Eaux, le 28 août 2021.

Est-ce cette tradition de gauche qui a convaincu le maire de louer une parcelle de terrain à une petite communauté de huit jeunes, femmes et hommes ? Surnommés les Hameaux légers, du nom de leur association, ils sont tous âgés de moins 30 ans. La plupart sont des diplômés du supérieur : beaux-arts, musique, ingénierie du son, école de commerce ou d’ingénieur, sociologie. Ils rêvent de se bâtir une vie simple, sobre et écologique, qui s’incarnerait dans des maisons « réversibles », des habitations qui peuvent être compostées et démontées sans laisser de traces sur le sol.

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