« Facebook Files » : Frances Haugen, lanceuse d’alerte nouvelle génération

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Publié aujourd’hui à 05h38, mis à jour à 05h48

Lorsqu’en juin 2019, Frances Haugen pousse pour la première fois les portes du siège de Facebook, elle oscille entre espoir et fierté, impressionnée par la taille des bâtiments, qui font comme une petite ville au milieu de la Silicon Valley.

Elle a longtemps hésité, mais a finalement accepté un poste pour travailler sur la désinformation liée à la politique et à la société. Tout est parti de la dérive de l’un de ses amis les plus proches qui s’est, dit-elle, « radicalisé » sur Internet. Celui qu’elle considérait comme un petit frère, et qu’elle avait embauché pour l’aider lorsqu’elle était clouée dans un fauteuil roulant par une maladie auto-immune en 2014, s’est éloigné à mesure qu’il s’abîmait dans la désinformation et le complotisme en ligne. A son arrivée chez Facebook, elle est décidée à s’attaquer à ce problème. « Je ne souhaite à personne la douleur que j’ai ressentie », a-t-elle déclaré au Wall Street Journal.

Deux ans plus tard, Frances Haugen n’a pas résolu le problème de l’intérieur, et a donc changé de stratégie. En faisant fuiter des milliers de documents internes de Facebook au gendarme de la Bourse (la Securities and exchange commission, SEC), au Congrès américain ainsi qu’à des journalistes dans le monde entier, l’ancienne employée modèle a plongé le réseau social dans la tourmente. L’accusant de ne pas suffisamment contrôler les effets néfastes de ses algorithmes en matière de haine ou de désinformation, elle enchaîne désormais entretiens sur des plateaux de télévision et auditions parlementaires. Après un passage au Parlement britannique et quelques jours en Allemagne, elle devait être entendue, lundi 8 novembre, au Parlement européen, avant de se rendre en France mercredi, à l’Assemblée nationale et au Sénat.

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De Google à Facebook, en passant par Pinterest et Yelp, Frances Haugen incarne une nouvelle génération de purs produits de la Silicon Valley qui, travaillés par des enjeux éthiques et sociétaux, n’hésitent plus à contester les travers de leurs employeurs.

Les « Facebook Files », une plongée dans les rouages de la machine à « likes »

Les « Facebook Files » sont plusieurs centaines de documents internes à Facebook copiés par Frances Haugen, une spécialiste des algorithmes, lorsqu’elle était salariée du réseau social. Ils ont été fournis au régulateur américain et au Congrès, puis transmis par une source parlementaire américaine à plusieurs médias, expurgés des informations personnelles des salariés de Facebook. En Europe, ces médias sont, outre Le Monde, le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung, les chaînes de télévision WDR et NDR, le Groupe Tamedia, Knack, Berlingske et l’OCCRP.

Ils montrent que Facebook consacre davantage de ressources à limiter ses effets néfastes en Occident, au détriment du reste du monde. Ils attestent que ces effets sont connus en interne mais les signaux d’alerte pas toujours pris en compte. Enfin, ils prouvent que les algorithmes de Facebook sont devenus d’une complexité telle qu’ils semblent parfois échapper à leurs propres auteurs. Retrouvez tous nos articles en cliquant ici.

Un parcours sans accroc

Avant de passer toute sa vie professionnelle en Californie, Frances Haugen est née dans l’Iowa, un Etat agricole du centre des Etats-Unis. Ses deux parents sont des scientifiques à l’université du coin et elle passe une enfance heureuse dans une « maison pleine de livres ». Dans un journal local, en 1997, elle explique hésiter entre une carrière de biologiste, d’avocate et même de « femme politique ».

En 2007, « Newsweek » mentionne une employée de 23 ans courtisée par des aspirants à l’investiture démocrate : Frances Haugen

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