Facebook : reprendre le contrôle

Editorial. La créature a-t-elle fini par échapper à son créateur ? La lecture de plusieurs centaines de documents internes à Facebook laisse en tout cas penser que le réseau social n’est plus en mesure de lutter efficacement contre la désinformation et les violences sur Internet. Ces « Facebook Files », transmis par une source parlementaire américaine à un consortium de médias, dont Le Monde, ont été révélés grâce à une lanceuse d’alerte, ancienne ingénieure du groupe, Frances Haugen. Ils lèvent le voile sur la face sombre de la société fondée par Mark Zuckerberg, accusée de privilégier le profit au détriment de sa responsabilité sociétale et démocratique.

Ces documents apportent de nouveaux éléments sur le rôle joué par Facebook le 6 janvier 2020, lorsque le Capitole a été pris d’assaut par des partisans de Donald Trump. A l’image des forces de polices mobilisées ce jour-là pour maîtriser les manifestants, le réseau social s’est révélé incapable de faire face au déluge de haine et de désinformation qui s’est propagé sur Internet. Qu’il s’agisse des messages affirmant que l’élection présidentielle américaine avait été truquée au profit de Joe Biden ou de ceux qui prétendaient que les émeutiers étaient des groupuscules d’extrême gauche, Facebook a laissé diffuser des contre-vérités qui ont contribué à l’enchaînement des événements.

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Certains documents pointent également le laxisme de la plate-forme pour modérer les appels à la violence et les manipulations politiques dans des pays à hauts risques, tels que l’Inde, l’Afghanistan ou la Birmanie, qui ont été le théâtre de violents affrontements.

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Ces épisodes démontrent les limites du fonctionnement de Facebook. Le manque de transparence du réseau social constitue un premier vice de forme. Il n’est pas normal qu’il faille attendre les révélations d’une lanceuse d’alerte pour commencer à avoir une vague idée des moyens que le groupe met réellement en œuvre pour assurer la modération de la plate-forme. Or, on découvre aujourd’hui que les ressources consacrées à son activité dans les pays à risques ne sont clairement pas à la hauteur des enjeux politiques locaux, et que cette négligence a contribué à encourager des émeutes et des violences.

Plus à même d’anticiper ou de maîtriser

L’autre critique imputable à Facebook porte sur la complexité de la mécanique pour démultiplier les interactions entre les utilisateurs afin de générer un maximum de recettes publicitaires. En mêlant personnalisation du contenu et amplification algorithmique, Facebook a provoqué des effets indésirables que même les concepteurs ne sont plus à même d’anticiper ou de maîtriser. A vouloir tenter de régler certains problèmes, le groupe a fini par en créer d’autres, tout aussi ingérables et aux conséquences nuisibles pour le fonctionnement de la démocratie et le comportement des personnes. Avec ses 3 milliards d’utilisateurs réguliers, Facebook n’est clairement plus en mesure de faire face à ses responsabilités, qui vont au-delà de celles d’un simple hébergeur de contenu.

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Trop d’éléments convergents se sont accumulés ces dernières semaines pour attendre de la part de Facebook une autorégulation sans cesse promise mais qui reste toujours à la marge. Le réseau social doit rapidement faire l’objet de davantage de surveillance sur le fonctionnement de ses algorithmes, il doit laisser les utilisateurs choisir leurs préférences plutôt que les confier à un processus piloté par l’intelligence artificielle et surtout il faut doter les régulateurs des moyens et des compétences nécessaires pour que la créature revienne sous contrôle.

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Le Monde