Faire « corps commun » avec Fernand Deligny

Fernand Deligny. Extrait de « Fernand Deligny, à propos d’un film à faire », de Renaud Victor (1989).

« Le Tacite, l’humain. Anthropologie politique de Fernand Deligny », de Catherine Perret, Seuil, « La Librairie du XXIe siècle », 370 p., 25 €, numérique 18 €.

« Camérer. A propos d’images », de Fernand Deligny, édité par Sandra Alvarez de Toledo, Anaïs Masson, Marlon Miguel et Marina Vidal-Naquet, avec des textes d’Hervé Joubert-Laurencin, Marlon Miguel, Jean-Louis Comolli, Anaïs Masson, Alexandra de Séguin, Sandra Alvarez de Toledo et Cyril Béghin, L’Arachnéen, 390 p., 39 €.

« Que devient la folie singulière dans une société qui, entre guerre et extermination, découvre sa propre folie ? » Cette question ouvre Le Tacite, l’humain, le livre que Catherine Perret consacre à la figure de Fernand Deligny (1913-1996), éducateur, conteur, écrivain, philosophe, qui refusa toute institution. « Une affaire commune », répond-elle, avant de céder la parole, non à Deligny, mais à son contemporain, le psychiatre et psychanalyste François Tosquelles : « Sans la reconnaissance de la valeur humaine de la folie, c’est l’homme lui-même qui disparaît », et d’ajouter par la voix d’un autre contemporain, Robert Antelme, survivant et témoin des camps de concentration nazis : « La mise en question de la qualité d’homme provoque une revendication presque biologique d’appartenance à l’espèce humaine. » Dans ce petit échange fictif, un mouvement a lieu – passage de l’homme à l’humain, du sujet à l’espèce – qui est d’élargissement et d’indétermination. C’est dans ce mouvement précis que s’est traduite, chez Deligny, une manière de faire cause commune avec les anormaux, les fous, les délinquants, qui fut l’engagement d’une vie.

Déplacements décisifs

Le Tacite, l’humain n’est pas exactement un livre sur Deligny, il s’agit plutôt d’un essai écrit avec ou à côté de Deligny. Il entend révéler, remonter et rassembler tout un pan de l’histoire de la théorie et des pratiques cliniques et éducatives qui, au long du XXe siècle, se sont efforcées de tirer les conséquences de la destruction provoquée par les guerres et la politique de mort menée par le fascisme et le nazisme. Dans cette histoire, on retrouve le médecin philosophe Georges Canguilhem aux côtés du réfugié espagnol François Tosquelles et du psychiatre Lucien Bonnafé, lesquels, pendant la guerre, ont institué à Saint-Alban (Lozère) l’hôpital en lieu de vie, de survie même, véritable « asile » pour les fous comme pour les persécutés politiques et les résistants.

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