« Falstaff », l’épicurisme comme leçon d’humanité

Christopher Purves  dans « Falstaff », de Verdi. Mise en scène de Barrie Kosky.

C’est dans une scansion d’applaudissements nourris que s’est achevée la première du Falstaff mis en scène par Barrie Kosky au Théâtre de l’Archevêché, jeudi 1er juillet, deuxième numéro de la liste des huit spectacles présentés par un Festival d’Aix-en-Provence augmenté et décidément très en verve après une saison de sevrage forcé. C’est que le fameux adage qui clôt l’ultime chef-d’œuvre d’un Verdi de 80 ans, « Tutto nel mondo è burla. L’uom è nato burlone » (« Le monde entier n’est qu’une farce. L’homme est né bouffon »), rugi par un plateau vocal survolté, a sans doute trouvé une résonance particulière dans ce soir idéalement tiède et serein de Provence, nous invitant non à tourner la page de la pandémie qui fige le monde depuis plus de dix-huit mois, mais à vivre sans délai.

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Une auberge de bout du monde, carrelée d’azulejos verts et une table jonchée de victuailles, fruits et légumes : Falstaff, cul nu sous son tablier de cuisine, est au fourneau, maître queux et queutard galant homme. Loin du gargantuesque et répugnant personnage habituellement mis en scène, le héros de Barrie Kosky est au contraire un amoureux éperdu de la vie, dévorée avec d’autant plus de gloutonnerie que le terme s’en rapproche à pas feutrés. Feuilletée de recettes de cuisine complexes et raffinées énoncées en voix off entre chaque acte – la prosodie mimant un érotisme de parodie (c’est fou comme nombre de termes culinaires s’apparentent à une terminologie sexuelle) –, la machinerie théâtrale de Barrie Kosky déjoue l’archétype et se plaît à multiplier les visages de Falstaff que tenues et perruques transformeront successivement en guitar hero à la chevelure blonde et au déhanché suggestif, en play-boy de pacotille – hilarité générale lorsqu’il débarque au domicile de sa belle en total look vert azulejos, comme sorti du décor –, enfin en vieux monarque déchu, couronné de deux cornes en baguette de pain. Le seul moment de vérité sera celui, où, tête nue, enveloppé d’une couverture, il rumine son humiliation, après avoir été balancé par les joyeuses commères de Windsor comme un paquet de linge sale dans les eaux froides de la Tamise.

Savoureuse recette musicale

Réglée avec une science aiguë de la direction d’acteurs, la proposition du talentueux Barrie Kosky nous laisse paradoxalement sur notre faim. Comme si le fait d’avoir en quelque sorte délesté son personnage de toute distanciation, d’avoir si ouvertement pris son parti, non sans empathie, dénoncé un épicurisme de la solitude, avait grippé les ressorts de la comédie, rendant la vengeance des femmes plus cruelle que drôle, la trahison des serviteurs plus blessante que vénale, les baisers volés des jeunes amoureux un tantinet ridicules. Seul le mari jaloux, également affamé et seul, contraint au travestissement, semble à bien des égards un alter ego. Plus vrai que nature, le duo du madrigal, avec son rythme valsé, dont l’inexpugnable nostalgie d’amour fera se lever et tournoyer ceux dont la vie se confond avec les chaises des bars. La scène finale, personnages grimés de paillettes colorées et voilés de noir, qui renvoie Falstaff à son animalité, aura un avant-goût de sévices dignes l’Enfer de Dante. C’est sur une danse macabre conjuratoire que s’achèvera le chef-d’œuvre du « Vecchio Giuseppe », dont l’appétit créateur a concocté un testament en forme de savoureuse recette musicale.

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