Faut-il en finir avec le fact-checking ?

Jean-Luc Mélenchon et Eric Zemmour, sur le plateau de BFM-TV, le 23 septembre.

L’argument journalistique

L’idée d’une vérification qui s’exercerait en temps réel est un mirage. Le fact-checking, ce n’est pas aller piocher un chiffre sur Google et dire d’une affirmation si elle est vraie ou fausse. Même avec davantage de moyens (en 2018, au Festival international de journalisme, à Pérouse, le site PolitiFact rêvait d’une application qui alerterait instantanément des erreurs dès leur formulation), on ne peut pas se connecter à la vérité. Les chiffres varient toujours selon les sources et les indicateurs.

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L’argument éthique

Le fact-checking est souvent un moyen de se dédouaner après avoir organisé des débats politiques racoleurs ou laissé circulé des fake news sur le Web. Ainsi, après les élections américaines de 2016, Facebook, accusé d’avoir été un vecteur de propagation de fausses informations, s’était associé à une quarantaine de médias pour un dispositif de fact-checking. Mais, surtout, chaque fois qu’un politique dit n’importe quoi, le ­fact-checking offre un espace d’expression à ses idées.

L’argument relativiste

Ce ne sont pas les faits qui font changer les gens d’avis mais les gens qui leur ressemblent. Le fact-checking ne permet pas de lutter contre la dissémination des fake news, parce qu’il ne s’adresse qu’aux convaincus qui viennent se conforter dans ce qu’ils croyaient déjà. Chaque camp choisit ainsi ses « experts ». Des lobbys et des partis politiques font désormais circuler leurs chiffres sous la forme de fact-checking scientifique.

Le contre-argument journalistique

Dans une culture où le journalisme se confond parfois avec le commentaire, les rubriques de fact-checking ont permis un retour aux fondamentaux du métier. Tant mieux si les nouvelles générations de journalistes passent par cette école de vérification des faits. Le but du fact-­checking est de faire de la pédagogie et de s’intéresser aux sources. Cela peut être l’occasion de ­vulgariser des sujets, comme les niches ­fiscales, les aides sociales ou d’autres questions qui n’auraient pas été approfondies sinon.

Le contre-argument éthique

On ne peut tout de même pas tendre le micro à des gens sans les confronter à la vérité. Que préfère-t-on : qu’Eric Zemmour ne soit contredit que sur une partie seulement de ses propos (les chiffres de l’immigration et des exilés, mais pas sa xénophobie) ou qu’on le laisse débiter ses contre-vérités sans aucun rappel des faits ? On ne peut pas laisser dire n’importe quoi. Il faut nommer les mensonges. Ce n’est pas parce que le format est parfois dévoyé qu’il faut abandonner l’exercice.

Le contre-argument relativiste

L’épidémie de Covid-19 a prouvé que de nombreuses idées fausses circulaient. On ne peut pas renoncer à les contrer sous prétexte que les plus convaincus sont prêts à tout pour dénicher des informations qui leur donnent raison. Le fact-checking ne fera pas changer d’avis l’encarté ou le militant passionné, mais il peut donner à leurs proches des arguments pour débattre. Si personne ne se colle à cet exercice ingrat, aucunes données ne seront disponibles pour celui qui, de bonne foi, cherche à savoir de quoi il retourne.