Festival d’Avignon : « Ceux-qui-vont-contre-le-vent », une tribu au bord du monde

« Ceux-qui-vont-contre-le-vent », de Nathalie Béasse.

Décidément, l’inconscient tient son rôle, à Avignon, du moins tel que les artistes l’entendent. Après Brett Bailey pour Samson, Nathalie Béasse s’en réclame pour Ceux-qui-vont-contre-le-vent, du nom d’une tribu citée dans une anthologie de poèmes amérindiens, Partition rouge (Seuil, 1988). Cela tombe bien, Nathalie Béasse aime les tribus. Elle en forme une pour chacun de ses spectacles : elle ne distribue pas de rôles, mais réunit des personnalités aptes à la suivre sur le chemin de la création, qu’elle laisse ouvert.

Il ne faut donc pas attendre d’histoires en regardant Ceux-qui-vont-contre-le-vent. Mais des brisures, semblables aux rêves brisés. Prenons-en un : s’écrire pour se dire ce que l’on a sur le cœur ; essayer, déchirer la lettre ; recommencer, et finir par se réfugier dans les mots de Flaubert, qui lui-même se désole de ne pas y arriver, dans une lettre à son amoureuse : « Il me semble que j’écris mal (…), je ne dis rien de ce que je veux dire. » Rilke, avec l’admirable Livre de la pauvreté et de la mort (1903, Actes Sud), Duras, avec La Vie matérielle (1987, P.O.L), Falk Richter avec Ivresse (2013, L’Arche), Dostoïevski, avec Le Rêve d’un homme ridicule (1877, Actes Sud) et Gertrud Stein, avec Le monde est rond (1939, Cambourakis), rejoignent Flaubert, au fil de cette création où l’on retrouve ce qui habite et obsède Nathalie Béasse : la perte et la chute, l’enfance et le jeu.

Un charme discret

Découpé en séquences, le spectacle ne cherche pas l’unité ; il la contourne, comme une vérité insaisissable, il joue à « saute les ruisseaux » avec l’irraison, il s’amuse à se perdre, au risque parfois de se perdre vraiment. Quand, par exemple, les quatre comédiennes de la tribu font éclater des ballons, avec leurs talons, leurs mains ou leurs fesses, on se désole de voir l’amour de Nathalie Béasse de Pina Bausch se transformer en mauvais copier-coller de la géniale chorégraphe. Même sentiment de gêne ennuyeuse quand l’un des trois comédiens fiche des fleurs dans le sol, puis les envoie promener.

Mais une qualité rare et très jolie imprègne Ceux-qui-vont-contre-le-vent : le charme. Un charme discret, presque secret, une manière d’être au bord du monde, de se demander ce que l’on y fait, de s’en attrister ou d’en rire. Cette femme, sur une table, qui se laisse tomber, en arrière, et que les autres retiennent dans sa chute. Ces vêtements, étalés sur le plateau où ils dessinent des silhouettes, qui se mettent à bouger, comme par magie. Ce jeu idiot mais rigolo qui consiste à caler des oranges entre les jambes, les bras, la tête et le cou de deux filles sur un étroit socle roulant. Cette fille qui danse sans fin et finit par se jeter dans les bras maternels d’une autre. Ces glissades à plat ventre sur le sol couvert d’eau, avant de se tourner vers un paysage onirique qu’ils regardent tous, à la fin. Réconciliés avec le bord du monde ?

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