« Feu », de Maria Pourchet : l’adultère, sujet brûlant

L’écrivaine Maria Pourchet, à Lyon, en 2019.

« Feu », de Maria Pourchet, Fayard, 358 p., 20 €, numérique 15 €.

Comme elles jaspinent, les mères, chez Maria Pourchet ! Elles n’en finissent pas de commenter les actes de leurs rejetons, même très adultes – jamais pour les approuver, et puis quoi encore. Elles rabrouent, raillent, maugréent. Pas besoin d’ouvrir la bouche, pas besoin même d’être vivantes, pour que les échos de leur éternel dépit résonnent aux oreilles de leurs enfants en toute occasion : il leur suffit de les avoir suffisamment bien dressés pour prendre le pouvoir et les ventriloquer. Dans Feu, c’est de « sous le granit » que se fait entendre la mère de Laure, déversant le fiel de sa consternation directement dans la tête de celle-ci (40 ans, universitaire, un mari, deux filles). De son côté, la génitrice de Clémenta transmis à ce quinquagénaire (auquel son salaire mirobolant dans une banque ne suffit pas à acquérir la moindre envie de vivre) tous ses trucs et astuces pour le démolir. Et il les applique, religieusement.

Bataille souterraine

On peut décrire Feu, le sixième roman de Maria Pourchet, à la fois si drôle et si déchirant, comme l’histoire de la passion entre Laure et Clément, cette femme et cet homme qui n’étaient respectivement pas leur genre – et pourtant leurs peaux assurent le contraire. C’est vrai, bien sûr.

On peut aussi le décrire comme le récit de la bataille souterraine que cet amour déclenche, chez chacun, entre le langage de la domestication inculqué notamment par leurs mères (l’école, la société, le conformisme ont terminé le travail) et celui des sensations, des envies, d’une forme de « sauvagerie » retrouvée. Ce sujet de la sauvagerie, au sens le plus positif, est essentiel chez Maria Pourchet. On l’a compris avec Toutes les femmes sauf une (Pauvert, 2018), son quatrième livre, un récit intime et sombre, dépourvu de toute trace d’ironie, à rebours de ses trois fictions précédentes. Au lendemain d’un accouchement, la narratrice y dressait, comme un inventaire avant liquidation, la liste des phrases que sa mère lui avait assénées en guise d’éducation à la soumission, à la honte. Le roman suivant, Les Impatients (Gallimard, 2019), retour de l’écrivaine au sarcasme et au jeu, voyait sa protagoniste, qui canalisait toute sa libido dans une réussite professionnelle programmée, bifurquer et baptiser son entreprise « L’état sauvage ».

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Feu s’écrit dans le prolongement de ces deux textes, et s’impose comme le roman le plus renversant qu’on ait lu en cette rentrée. Laure et Clément portent alternativement le récit au fil des jours de leur histoire… La première se parle à elle-même en se tutoyant, ce qui facilite la tâche aux admonestations maternelles pour se frayer leur chemin. Le second s’adresse à son chien adoré, Papa, et parfois à cette mère qui l’a fracassé.

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