« Feu la modernité ? », de Michel Fourcade : les cinq vies de Jacques Maritain

Jacques Maritain (au centre, mains croisées), ambassadeur de France au Vatican, en 1946.

« Feu la modernité ? Maritain et les maritainismes », de Michel Fourcade, Arbre bleu, « Religions & sociétés », trois tomes sous coffret, 1 456 p., 90 €.

Il faut reconnaître que certaines déclarations de Joe Biden ont fait davantage de bruit. Il n’est pourtant pas si fréquent qu’un président américain mentionne un philosophe français parmi ses maîtres, comme l’a fait le 20 mai dans le New York Times le vainqueur de Donald Trump à propos d’un homme qu’on ne cite plus guère en France : Jacques Maritain (1882-1973), dont, expliquait-il, le catholicisme social « guide » sa propre réflexion.

La lecture de Feu la modernité ? Maritain et les maritainismes, le monument que l’historien Michel Fourcade lui consacre, peut sans doute permettre de comprendre par quels chemins l’auteur d’Humanisme intégral (Aubier, 1936), titulaire d’une chaire à l’université de Princeton (New Jersey) de 1949 à 1960, a pu se retrouver à la Maison Blanche. Mais cette vaste biographie intellectuelle soulève une question beaucoup plus épineuse : de quel Maritain peut bien parler Joe Biden ?

Car il y en a eu davantage qu’une vie n’est censée contenir de versions de soi-même. Michel Fourcade en dénombre cinq, qu’il fouille systématiquement, à l’aide d’archives surabondantes. Cinq avatars d’un même homme, ou cinq étapes d’une même aventure intellectuelle, qui, par son acharnement à tracer en toute chose un chemin vers la vérité et la justice comme par ses errances, reflète, approfondit et, à la fois, conteste avec véhémence son époque, ce XXe siècle dont Jacques Maritain fut l’inlassable témoin.

Ruptures fondatrices

Quelques ruptures fondatrices marquent cette existence à tiroirs. Celle de la conversion d’abord, qui, sous l’impulsion de Léon Bloy (1846-1917), transforme en 1906 le jeune socialiste en catholique fervent et fait de l’apprenti philosophe un disciple ébloui de saint Thomas d’Aquin (v. 1225-1274). La publication, en 1922, d’Antimoderne (Editions de la Revue des jeunes) donne le ton du combat qui s’est engagé. Le siècle, selon Maritain, se dessèche sous l’étouffoir de l’esprit bourgeois, que ce retour à la grande synthèse médiévale de la foi et de la raison doit faire voler en éclats. C’est un temps où, écrit Michel Fourcade, « toutes les voies de sortie de la modernité retiennent l’attention du philosophe », jusqu’au nationalisme de l’Action française, dont il est alors proche, sans en être membre.

Il vous reste 48.75% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.