« Février » : trois âges de la vie d’un berger dans la Bulgarie rurale

Dimitar Radoinov dans « Février », de Kamen Kalev.

L’AVIS DU « MONDE » – À NE PAS MANQUER

Février est à ce jour le plus beau film de Kamen Kalev, un pas de géant dans une filmographie qui semblait à chaque fois repartir de zéro, explorer de nouvelles pistes, zigzaguer, depuis le réalisme désenchanté d’Eastern Plays, qui l’a révélé en 2009 à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, jusqu’au polar contrarié Tête baissée (2014), avec Melvil Poupaud. Ayant parfois cédé aux sirènes de la réflexivité, et s’être éparpillé en complications inutiles, le jeune cinéaste bulgare formé à la Fémis prend ici un parti de simplicité qui s’avère être infiniment salutaire. En optant pour une certaine frontalité, un recours très réduit aux dialogues, un cadre de nature, Kalev révèle ce qui gisait jusqu’alors enfoui sous les couches de son cinéma : un goût pour la fable, sa ligne claire et sa force de synthèse, voués à tirer de toute expérience humaine un sens plus large, ayant valeur de leçon.

Lire aussi : « Eastern Plays » : l’Europe sans illusions du Bulgare Kamen Kalev

Février dresse le portrait d’un homme simple, Petar, un berger du lointain Sud-Est rural de la Bulgarie, non loin de la frontière turque, en trois volets qui correspondent aux trois âges de sa vie. Le premier est celui de l’enfance, où, petit garçon, Petar venait aider son grand-père ténébreux à veiller sur son troupeau de chèvres et l’emmener paître dans les hauteurs d’une campagne éloignée de tout. A l’âge d’homme, on le retrouve au lendemain de sa nuit de noces, partant pour le service militaire, puis affecté sur l’île Saint-Yvan, au large de la mer Noire, où, distant et peu disert, il se prend surtout, le temps de sa conscription, de passion pour les oiseaux qui peuplent cette petite parcelle de terre. Vient enfin la vieillesse, où, de retour chez lui, Petar, visage parcheminé et toison grisonnante, continue d’élever ses chèvres au cœur de l’hiver, rechignant à descendre dans la vallée pour rendre visite aux siens. La terre est aussi nue que les arbres chenus : c’est le mois de février, la fin d’un cycle et sans doute le début d’un autre.

Grammaire non verbale

Le film dépeint ainsi, sous la forme d’un triptyque, une solitude se perpétuant à travers les âges, renfermant en elle-même un secret : la reconnaissance de soi comme partie prenante d’un environnement, le consentement tacite à l’ordre naturel, l’acceptation d’une condition rurale faite de cycles, assimilable à un éternel retour des choses. Pour cela, Kamen Kalev recourt à une grammaire non verbale : celle de la silhouette humaine rapportée au paysage, à ses reliefs et à ses étendues, et du corps face aux éléments. Ainsi Février tient-il aussi bien de l’étude plastique sur l’homme élémentaire que du livre d’heures se déclinant selon les moments du jour, les états de la lumière. A chaque âge, la mise en scène confère une forme différente : à l’enfance celle du conte aux reflets magiques et mordorés, où les forêts déplient leurs sentiers interdits ; à la puberté celle du rituel militaire, qui impose aux corps rigidité et symétrie ; au troisième âge les brumes diffuses de l’hiver, où les contours du monde se brouillent et plongent peu à peu dans l’obscurité.

Il vous reste 28.26% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.