Fiona Beeston : « Le milieu du vin était encore très misogyne, pas facile d’y trouver ma place »

Fiona Beeston, viticultrice, à Paris, le 27 août 2021.

Durant mon enfance, nous avons vécu un peu partout – au Kenya, à Washington DC, à Moscou – car mon père, journaliste politique, était régulièrement envoyé à l’étranger. C’est ainsi que je suis née au Liban. J’y ai vécu jusqu’à l’âge de 4 ans, puis de 9 ans à 13 ans. Mes parents, qui étaient de gros fêtards, ont oublié de faire émettre mon acte de naissance. J’adorais ce pays, ses odeurs, son climat, notre jardin extraordinaire.

L’Angleterre, à l’inverse, c’était la pluie, la grisaille, la maison mal chauffée. L’une des choses qui nous remontaient le moral, c’étaient les plats libanais. Ainsi nous, les enfants, réclamions tout le temps du taboulé à ma mère. C’était frais, simple, parfumé, ensoleillé. Le problème, c’est qu’il était très difficile de trouver de bons légumes, notamment des tomates fraîches, et encore plus compliqué de se procurer de l’huile d’olive.

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Dans les années 1960, c’était un produit introuvable en Angleterre, de sorte qu’il fallait acheter notre huile en petites fioles à la pharmacie. On nous prenait pour des fous, mais cela valait le coup.

Etre dans les cuveries

Un jour, à table, j’avais alors 16 ans, mon père, qui aimait beaucoup boire et manger, sert à table l’un des premiers vins californiens de l’époque. Je goûte et lui dis avec défiance : « Il n’est pas bon ton vin. » L’un des invités, un diplomate français, me lance : « Mademoiselle, vous savez, le vin, ça s’apprend ! » C’est ainsi qu’après le bac, à 18 ans, j’ai pris une année pour aller dans les vignes, dans la région bordelaise.

« Dès que j’ai posé les pieds dans la terre, sous la pluie, j’ai su que c’était ce que je voulais faire. »

A vrai dire, je voulais surtout être dans les cuveries, pour comprendre comment le jus de raisin devient du vin. Le milieu était encore très misogyne, pas facile d’y trouver ma place… Finalement, j’ai rencontré Lucien Legrand, fondateur des Caves Legrand, lors d’une escale à Paris entre Londres et la Californie. C’était un type formidable, qui avait cinquante ans d’avance sur tout le monde, passionné par les vins naturels et par la Loire.

J’ai ouvert sa cave dans la galerie Vivienne, il m’a tout appris. Puis je me suis mariée, j’ai eu des enfants, j’ai commencé à écrire des guides de vins et à travailler pour le mouvement Slow Food. Pendant vingt ans, j’ai tenu une rubrique dans La Revue du vin de France

Quand ma fille a eu 16 ans, je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose de ma vie, et je suis allée faire les vendanges au domaine Huet, à Vouvray. C’était ma première fois. Dès que j’ai posé les pieds dans la terre, sous la pluie, j’ai su que c’était ce que je voulais faire. J’étais obsédée par Chinon, un vin rouge à la fois léger, charnu et voluptueux.

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Pendant trois ans, j’ai cherché un grand terroir dans le coin, jusqu’à trouver le clos des Capucins, un manoir avec un petit vignoble magnifique et un terroir merveilleux. Aujourd’hui, j’y passe le plus clair de mon temps. Je suis devenue vigneronne en biodynamie. Au moment des vendanges, je prépare toujours, pour mes équipes, du pain libanais au four à bois dans la cave, des rillettes et des rillons, et un grand taboulé comme au Liban, pour la fraîcheur et le souvenir.

Le site du clos des Capucins